LE PANIER : ENQUETE SUR UNE MEMOIRE PEU REPANDUE

Un texte écrit par Agathe Mattei & Matteo Stefani

« L’avenir, comme l’affirme un graffiti de Mai 68, ne contiendra que ce qu’on y mettra – mais on peut sans doute en dire autant du passé. » 

Les villes imaginaires, Darran Anderson, Ed. Inculte, 2015, p.160

« Entre les 22 et 24 janvier 1943, une série de rafles, parmi les plus vastes avec celle du Vel’ d’Hiv’ six mois plus tôt à Paris, a été conduite dans les vieux quartiers de Marseille sur décision des nazis avec la collaboration active de Français sous les ordres de René Bousquet. A Marseille, près de 800 juifs du quartier de l’Opéra ont été envoyés à la mort dans les camps d’extermination nazis, et tout un quartier populaire baptisé « la petite Naples », cœur historique de la cité phocéenne derrière le Vieux-Port, a fait l’objet d’une deuxième rafle, vidé de force de ses habitants, pour beaucoup des immigrés italiens, puis dynamité. » C’est ce que l’on peut lire dans un article publié par Le Monde le 4 juin 2019.

La petite Naples, c’est l’actuel quartier du Panier, situé au nord du Vieux-Port. Suite à la rafle, puis au dynamitage des immeubles du quartier à partir du 1er février 43, le quai nord fut rebaptisé « quai du Maréchal Pétain ». Le bilan pour la seule rafle du Panier : 6000 arrestations, 4000 relâches, 2000 envoyés aux Baumettes, principalement des juifs et des personnes originaires d’Europe de l’est.



    Alors que nous travaillions à la programmation des numéros de La Zone, nous avons reçu un texte qui, nous ne le savions pas encore, allait constituer le cœur de nos recherches plusieurs mois durant, et du présent numéro. Il s’agissait du texte de Patrice Gauthier, que les lecteurs trouveront à la suite de celui-ci. Au-delà de ses qualités stylistiques, le texte évoquait la rafle des quartiers du Vieux Port et du Panier en janvier 1943, qui, je dois bien l’avouer, m’était alors inconnue. Comment était-ce possible ? Comment expliquer que, malgré mon vif intérêt pour l’histoire de Marseille, ma ville, je ne connaissais pas un événement qui a privé près de vingt mille personnes (dans une série de plusieurs rafles dans différents quartiers, et pas seulement au Panier) de leur toit, de leurs proches, voire pour les moins chanceux, de la vie ?

Le premier réflexe a été de culpabiliser. Je ne me suis sans doute pas assez renseignée, je ne suis pas curieuse. Mais très vite, cette explication s’est montrée non seulement pas très pertinente, mais aussi insuffisante. Tentant de pallier mon ignorance sur le passé sombre de Marseille, je me suis rapidement rendu compte qu’il s’agissait de quelque chose de banal autour de moi : ceux qui en avaient une connaissance précise se comptaient sur les doigts de la main, et ceux qui en avaient simplement entendu parler étaient à peine plus nombreux. En creusant un peu, il s’est avéré que ceux qui faisaient partie de cette dernière catégorie en avaient majoritairement eu vent par le biais de leur mémoire familiale. Le souvenir traumatique de la rafle se transmettait d’une génération à l’autre, mais ne sortait que peu du cercle restreint des interconnaissances.

A peu près au même moment où nous avons reçu le texte de Patrice, qui illustre d’ailleurs bien ce mécanisme de transmission, par un hasard frappant, un avocat marseillais a déposé plainte auprès du Parquet de Paris afin que cette dernière soit reconnue comme « crime contre l’humanité » , jouant un rôle de coup de projecteur au niveau national. Deux semaines après la réception du texte de Patrice, je pouvais lire un article relativement détaillé sur les événements de janvier 43 sur le site de France Culture, et entendre avec horreur le « petit rire de Pétain » au moment où il ordonne l’opération de police « Sultan » , qui précéda la destruction du quartier (on dynamita les immeubles dont les familles avaient été « évacuées »). Ce qui, par la même occasion, me permet de me rendre compte que les archives historiques concernant l’événement existent bel et bien. Ce n’est donc pas faute de preuves historiques que je – comme tant d’autres de jeunes Marsaillais.es – n’ai pas étudié la période au lycée, par exemple. Bien sûr, si l’on veut savoir, on le peut : il existe des articles, il existe un film documentaire, le Musée d’Histoire de Marseille y consacre un paragraphe dans son livret gratuit disponible au comptoir de l’entrée, et le Mémorial des Déportations, qui  a réouvert en décembre 2019, propose de découvrir des témoignages relatant les événements.  Il faut se rendre à l’évidence : la rafle ne fait pas partie de la mémoire de Marseille, ou du moins n’a pas la force de la légendaire rencontre de Protis et Gyptis.

Bon. Alors, si on change un peu d’échelle, est-ce que la rafle fait partie de la mémoire du quartier au sein duquel elle a eu lieu ? Si l’on en croit le texte de Patrice, oui, bien sûr, et ce par l’intermédiaire des fameux récits familiaux. Oui mais voilà, la jeune fille, l’enfant du Panier du texte, n’a plus jamais vécu dans le quartier de son enfance après le cataclysme « Sultan ». Les protagonistes du drame, les survivants, ceux qui pouvaient raconter, sont par la nature même de la rafle, ceux qui ont été chassés du quartier. S’ils racontent, ils racontent dans d’autres lieux, soit entre eux, se remémorant une période difficile pour panser la plaie, soit auprès d’un public qui ne peut que tenter d’imaginer ce qu’ils ont vécu. D’une manière ou d’une autre, cette parole n’a pas dépassé ces cercles comme d’autres récits de la même période et d’une ampleur équivalente l’ont fait, à l’instar de la rafle du Vel d’Hiv, par exemple.

Alors, j’ai cherché des traces dans l’environnement du drame, dans son décor. Les bâtiments qui abritaient les victimes de la rafle ont été dynamités, ils ont aujourd’hui été remplacés par les immeubles de Fernand Pouillon sur le Vieux Port. C’est idiot, mais moi j’ai toujours cru que des bombardements Alliés étaient à l’origine de la destruction du Vieux Port, comme dans tant d’autres villes. En fait, c’était l’administration française, c’était Pétain et ses représentants locaux, qui ont mené à « bien » l’exécution de la rafle, et ce sont les nazis qui ont rasé un quartier entier, parce qu’Himmler le qualifiait de « verrue de l’Europe » , mais aussi parce que Vichy était bien d’accord.
Sur la place de Lenche, trait d’union entre le Vieux Port et le Panier, il y a aujourd’hui une plaque qui mentionne le dynamitage des immeubles de la Petite Naples.


Cette plaque commémorative se trouve sur la place de Lenche au Panier. On peut y lire qu’elle a été offerte par l’association Massaliote Culture à la Ville. L’historien Michel Ficetola est aussi celui qui a permis la constitution du dossier de dépôt de plainte pour “crimes contre l’humanité”


Si l’on fait bien attention, il y a bien quelques traces de ce traumatisme dans les ruelles du quartier. Des associations organisent parfois des moments de commémoration, au nom de leurs ancêtres ou de grandes figures marseillaises dont les parents furent eux aussi raflés, comme c’est le cas de Jean-Claude Izzo. La rafle fait partie d’une sorte de mémoire alternative du Panier, quartier qui est présenté plutôt comme authentique et provençal sur les guides touristiques. Plus généralement, on peut étendre cette idée à l’image de Marseille tout entière. Vider un quartier – ou une ville – de sa dimension politique, c’est aussi neutraliser sa mémoire traumatique. En ce sens, on peut penser aux lieux aujourd’hui emblématiques du Panier, que sont la Vieille Charité, l’Hôtel Dieu ou de l’Hôtel de Cabre.

Fun fact : l’Hôtel de Cabre est l’une des maisons les plus anciennes de Marseille et, en 1954, lors de la reconstruction, fut déplacée de 15 mètres et tournée de 90° sur ses fondations pour être alignée avec les autres immeubles de la rue. Beaucoup de monde connaît cette histoire. Mais on ne sait pas forcément que c’est aussi parce que c’est l’un des seuls bâtiments encore debout après le dynamitage du quartier en 1943. La Vieille Charité est un musée, l’Hôtel Dieu un hôtel de luxe. Il est frappant de se rendre compte combien ces lieux ont été vidés de leur ancienne fonction, décontextualisés.

Lisser le passé pour le rendre compatible avec les intérêts du présent, notamment touristiques (le Panier est l’un des premiers quartiers auxquels les touristes débarqués des bateaux de croisière du Quai d’Arenc accèdent, entre le Mucem et la Joliette nouvelle et ultra-moderne où l’on trouve les seuls gratte-ciels de Marseille et un cinéma 4D. Authenticité et modernité à portée de baskets) : voilà une première explication pour l’absence de la rafle dans la mémoire collective marseillaise. Bon, mais on pourrait aussi se dire que les pouvoirs publics auraient pu s’en saisir quand-même, et rendre cette mémoire compatible avec ces intérêts-là. Ces dernières années, le tourisme de la catastrophe s’est révélé tout aussi lucratif que celui du bonheur. Pourquoi ce n’est toujours pas le cas (à travers les noms des rues, des bâtiments, les commémorations officielles…) ?

On ne peut que formuler des hypothèses, mais il y en a une qui me paraît particulièrement pertinente : celle de l’intrication entre l’idéologie nazie et de Vichy, et les plans d’urbanisme (notamment le plan Beaudoin, qui date de 1942) mis en oeuvre après la rafle et suite au dynamitage par les artificiers de la Wehrmacht de 1500 immeubles du Panier, au moment de la rafle. Gardons en tête qu’à ce moment-là et depuis 1939, Marseille est sous tutelle étatique et est donc gérée directement par des administrateurs exceptionnels. Si on parle des rafles, on parle aussi de l’implication de l’administration française et marseillaise dans l’opération, ce qui revient à poser la question : à qui a profité le crime ? Qui est responsable ?

Mais aussi et surtout, on est obligés de remonter à ce qui a rendu possible cette rafle, à la production du discours qui a permis qu’un quartier entier soit détruit et ses habitants déportés, ou dans le meilleurs cas délogés. Ainsi, comme le relève Alèssi dell’Umbria, la qualification de la Petite Naples avait préparé le terrain : « dans la revue municipale d’octobre 1942, l’académicien Louis Gillet écrivait ainsi : “Dans ce cadre, depuis longtemps tombé en roture et déserté par le commerce, l’auteur du Plan [Beaudoin, n.d.l.r] a le dessein de ramener une grande absente, la noblesse. […] Sur la colline des Accoules, entre l’Hôtel de Ville et la Major, gît une Suburre obscène[…]” » , et ainsi de suite. « Verrue de l’Europe » , « Suburre obscène » , expressions fleuries pour désigner un quartier et plaquer un jugement moral sur la vie de ses habitants. Il relève alors du bien commun de l’effacer.

Question délicate, alors, que celle de la mémoire de ces événements, encore aujourd’hui. L’ouverture de l’enquête pour « crime contre l’humanité » suite au dépôt de plainte contre X de l’avocat Pascal Luongo, au nom de huit survivants et descendants de victimes de la rafle, a pour objet de retrouver « toute personne » ayant été impliquée dans ces événements. Le caractère imprescriptible de ce type de crime offre aux survivants et à leurs descendants la possibilité d’une reconnaissance de ce qui leur est arrivé, et de l’inscription de leur souffrance dans une mémoire collective.

Les questions de mémoire et du patrimoine à Marseille disent beaucoup de ses dirigeants, mais aussi des manières de réagir de ses habitants à cette situation. Dans une ville antique et prospère, malgré toute la littérature, la poésie, l’histoire, l’information plus ou moins récente dans la ville, manquent des lieux, des espaces et des objets liés à la mémoire. Marseille se dévoile comme la capitale de la Provence, de la méditerranéité, de la lavande, du savon, multiculturelle et ouverte. Tout cela peut être vrai, mais il y a autre chose dont se souvenir, des rencontres aux oppositions, depuis les Grecs et les Ségobriges, pour arriver aux Algériens et aux pieds noirs, en passant par son rôle dans la Seconde Guerre mondiale, les blessures, ses conquêtes, les récits de ses habitants, de ses quartiers. Peut-être que Marseille cherche encore à oublier et à s’oublier en ne se définissant pas précisément. Chercher à s’ancrer dans ce présent éternel permet peut-être de continuer à évoluer, à changer. Mais peu importe, la ville se souvient en silence, laborieusement, dans l’espoir de ne pas oublier, comme Zaïre, la ville invisible d’Italo Calvino :

« La ville ne dit pas son passé, elle le possède, pareil aux lignes d’une main, inscrit aux coins des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment à son tour marqué de griffes, dentelures, entailles, virgules. »

 Les villes invisibles, Italo Calvino , 1972, p. 15-16


Pour aller plus loin :

Marseille 1943 : La fin du Vieux Port, Daniel & cie le provençal, Collection Archive de guerre
 Pour entendre Pétain rire de la destruction du Panier :  « Rafle à Marseille en 1943 : un quartier rasé et le petit rire de Pétain » , Chloé Leprince, France Culture, le 6 juin 2019 https://www.franceculture.fr/histoire/rafle-a-marseille-en-1943-les-images-de-la-verrue-de-leurope-et-le-petit-rire-de-petain
Le “Plan Beaudoin” : Plan d’aménagement et d’extension de la ville de Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1942
Allèssi Dell’Umbria : Histoire universelle de Marseille, p. 482 et p. 485
« Rafle du Vieux Port à Marseille en 1943. Une enquête ouverte pour “crimes contre l’humanité” » , Le Monde avec AFP, le 4 juin 2019
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/04/rafle-du-vieux-port-a-marseille-en-1943-une-enquete-ouverte-pour-crimes-contre-l-humanite_5471420_3224.html
Le documentaire de Jean-Pierre Carlon : « Opération Sultan », 2004, 52 minutes, Beta Digital