légende urbaine

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N°2/ FEVRIER 2020 : MEMOIRE VIVE

ÉDITO / MEMOIRE VIVE

    Mettre au centre de la réflexion la notion de mémoire, c’est en réalité parler d’une infinité d’autres choses, au premier rang desquelles la question de la transmission, et celle de la souffrance, et de la relation que nous entretenons avec elle. Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi est-ce qu’il est salutaire, à Marseille, de traiter et de tenter de comprendre ces questions ?
C’est parce qu’à la veille d’échéances électorales, les discours qui sont produits sur la ville et ses formes, sur ce qu’il faudrait y faire, évitent soigneusement de les aborder. On ne fait pas une campagne avec des traumatismes, et, de toute façon, ce serait sans doute considéré comme de la récupération. Pourtant, combien de mal le déni, les non-dits et la souffrance non reconnue peuvent engendrer, même si le temps passe et que les générations se succèdent. Quel héritage, quels souvenirs ont laissé les drames de Marseille dans son présent ?

Le présent numéro ne traite pas pour autant de l’effondrement ou du mensonge. L’idée est plutôt de revenir sur ce qu’est la mémoire, sur ses mécanismes, ses dimensions politiques, mais aussi individuelles, neurologiques, générationnelles. On vous parle de cerveau, d’identité, de mythes ou de famille, pour que le décryptage de ce qui est en train de se passer autour de nous, et de ce que nous en retiendrons, soit plus conscient.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone




MEMOIRE(S) EN QUESTION
Un texte de Camille Mattei, Lisa Birgand et Matteo Stefani

Myosotis
“Ayant perdu toute mémoire
Un myosotis s’ennuyait.
Voulait-il conter une histoire ?

Dès le début, il l’oubliait.
Pas de passé, pas d’avenir,
Myosotis sans souvenir.”
Robert DESNOS, Chantefables et Chantefleurs (Grund, 1955) (1900-1945)

    Un monument aux morts. Voilà ce sur quoi nos regards ne butent plus depuis des années que nous les contournons, observant parfois le travail d’un sculpteur inspiré par cette commande publique. La liste de noms gravée suite à la première guerre mondiale s’est allongée au lendemain de la seconde, puis des autres. Ces monuments, ces noms, ces soldats anonymes et statues de plomb font partie de notre paysage commun. Nous traversons parcs et ronds points où trônent ce que nous avons choisi d’inscrire de notre passé dans notre présent.

La « mémorialisation est entendue comme la mise en récit publique de ce passé appréhendé sous une forme autonome et convoqué de façon continue dans le présent et pour l’avenir.» La « “mémoire” , qu’elle soit entendue comme souvenir de l’expérience vécue et/ou transmise ou comme instrumentalisation de cette expérience en fonction des usages politiques du passé » est un sujet sensible, omniprésente dans nos villes et nos rituels collectifs, l’injonction est à se souvenir. Mais que peut signifier se souvenir ensemble? La mémoire peut-elle être objective?

Un instrument au service de la nation

La mémoire est un élément constitutif d’une identité, émanation des préoccupations et sensibilités d’une collectivité. De ce fait, l’Etat et les pouvoirs publics comme représentants d’une communauté, sont eux-mêmes producteurs de mémoire et empreints de la volonté de la transmettre entre les générations.
La question de l’enseignement de l’histoire est cruciale dans le processus de transmission intergénérationnel. L’Histoire comme science sociale méthodologiquement codifiée, peut impliquer des orientations politiques. Car les choix et la manière d’enseigner l’histoire entrent dans une politique nationale qui la dépasse et peut avoir des impacts directs. Il suffit pour cela de voir l’histoire enseignée sous la IIIème République lorsque les enfants étaient formés à être citoyens et soldats, à travers des manuels patriotiques, mais aussi une pratique du sport et exercices de préparation militaires.

Cependant, la mémoire diffère de l’histoire. En effet, elle est bien vivante, présente et en perpétuelle recomposition. La mémoire est donc manipulable et possède “une dimension sacrée dans le sens où elle constitue un pont entre le présent et le passé”. A l’inverse, l’histoire “est la reconstruction, toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus”. L’histoire est une science se basant sur des faits vérifiables. Elle enferme dans un récit passé le phénomène qu’elle souhaite raconter tandis que la mémoire le fait vivre au présent.
Pour Nora,  « la mémoire est un mensonge, c’est un récit qui se construit de manière absolument trompeuse, appartient à l’ordre du mythe. »

Elle est malléable, et nécessite un choix. Celui d’inscrire le nom d’Adolphe Thiers dans la plupart des rues de France plutôt que celui de Louise Michel émane d’une volonté politique.  Construire une mémoire nationale passe par ériger des lieux de mémoire à l’instar des monuments aux morts, puisque ces derniers, qu’ils soient symboliques, réels ou personnifiés, sont les lieux de fabrication de la mémoire collective.
Bâtir ces lieux de mémoire semble nécessaire pour assurer la cohérence d’une identité nationale. L’Etat encourage alors la création de mythes nationaux, souvent guerriers, et crée une religion civile autour d’instants de commémoration, tels que la fête nationale.

Mais cette mémoire collective, déterminante pour renforcer la communauté imaginée et imaginaire qu’est la nation, peut s’avérer violente. Comment se reconnaître dans un monument aux morts de la première guerre mondiale qui omet l’existence de tous les soldats des colonies, par exemple ? Comment accepter une mémoire au service des catégories dominantes de la population? Se souvenir c’est accepter d’oublier, certains pans du passé, et certain.e.s acteur.rice.s de ce dernier.
Les lieux de mémoire posent question car ils sont l’expression d’une volonté politique contemporaine vis-à-vis d’un récit du passé. Si l’on considère la mémoire comme la “présence du passé”, elle est donc sujette aux  rapports de domination et d’hégémonie culturelle qui font la société.




Crédits : Ines Bouhouche


La mémoire au coeur de l’identité

On peut considérer la mémoire comme une recréation du passé par le présent. C’est une narration malléable basée sur une vision du passé, mais qui ne fait sens que dans le temps présent. Mais quelle fonction sociale joue-t-elle?

Un individu ne peut développer une identité personnelle et la maintenir au fil des jours et des années que grâce à sa mémoire, et il en va de même pour un groupe. La différence, c'est que la mémoire collective n'a pas de base neuronale. Sa base est culturelle : un ensemble de savoirs iden­titaires qui s'objectivent en formes symboliques [...]”. Selon Jan Assman, la mémoire est donc l’instrument par lequel nous créons, développons et maintenons notre identité. Et c’est également grâce à la mémoire que les différents groupes que nous composons peuvent faire société.
Nous appartenons à des groupes, un club de foot, un quartier, une famille, qui partagent chacun des codes, des symboles et une cohérence interne à travers une mémoire collective. Ainsi, toute mémoire individuelle n’existe qu’à l’intérieur du cadre d’une ou plusieurs mémoires collectives et contribue dans le même temps à construire la mémoire collective, seule raison de son existence. La mémoire individuelle est donc intimement liée à la mémoire collective du groupe famille, par exemple, mais également à celle du club de foot, elle contribue à nourrir leur récit identitaire autant qu’ils nourrissent le sien. Enfin, la mémoire détient une fonction sociale : la mémoire collective partagée par un groupe permet de construire le groupe et son identité. La mémoire est donc sacrée puisqu’elle détient l’identité d’un groupe, ainsi “remettre en question une mémoire collective revient à questionner une identité.”   

Il est évident qu’un conflit peut émerger dans une société où plusieurs acteurs revendiquent une mémoire qui leur est propre pour s’affirmer en tant que tels ou être reconnus. Il est alors indéniablement fondamental pour les institutions économiques et politiques, quelle que soit leur échelle, de contribuer à construire une mémoire collective, un mythe fondateur surplombant les infinités de groupes qui nous constituent. Se rattacher à une narration commune permet de faire cohabiter pléthores de mémoires et d’identités en quête de reconnaissance.  

La nécessité de l’oubli

La transmission de la mémoire, si elle est essentielle pour perpétuer une identité commune, peut néanmoins être sujette à questionnements. Toutes les mémoires doivent-elles être transmises sans porter attention aux réactions qu’elles suscitent ? Si la mémoire, son façonnage et la manière dont elle peut être présentée à une collectivité d’individus est politique, alors le choix de son intensité dans la société l’est aussi. Or, l’omniprésence d’une mémoire peut la desservir et faire souffrir les personnes ayant subis les violences qui y sont liées. L’oubli peut être salvateur, car il peut permettre de renoncer à un désir de vengeance et de limiter la violence sociale. Selon Homère, il permet de soulager l’homme mortel d’une haine immortelle. C’est la prescription présente dans le Code Pénal qui prend alors ce rôle au niveau du droit, limitant de ce fait l’emprise sans fin de l’Etat sur les individus.

Deux questions se posent alors : Tous les crimes sont-ils prescriptibles ? Qu’en est-il au niveau du ressenti individuel ?

La catégorie de « crime contre l’humanité », les génocides, sont sous un régime bien différent de la prescription et de l’oubli car les personnes ayant perpétré ces crimes l’ont fait sur un critère simple : éradiquer un groupe car il appartient à l’humanité. Ils ne peuvent donc être oubliés, et s’inscrivent de façon très intense dans la mémoire collective et dans les identités. Il est alors important que chaque individu composant la collectivité ne puisse pas nier l’existence de ce crime, et, de ce fait, qu’il soit reconnu publiquement. Or, le processus de reconnaissance est politique et la définition même de « crime contre l’humanité » l’est tout autant, il peut donc varier en fonction du temps et de l’espace.

Mais la manière dont la population intègre ce passé traumatique fluctue aussi en fonction de chacun. Il y a autant de réactions à un traumatisme qu’il y a d’individus touchés par celui-ci. Comment classifier la légitimité de ces réactions ? Celui qui veut oublier son passé traumatique, est-il aussi légitime à le faire que celui qualifié « d’inconsolable », c’est-à-dire dans une violence constante, que la reconnaissance officielle du crime dont il a été la victime n’atténue pas ?




Crédits: Ines Bouhouche


La mémoire ne représente pas toujours une volonté étatique de créer un récit national. Cette dernière peut être violente et subie. C’est ce qu’ Annette Wieworka a pu qualifier de mémoire traumatique. Cette mémoire peut apparaître en contradiction avec la mémoire collective qui nous permet de faire communauté. En effet, une expérience traumatique individuelle, subie peut entrer en conflit avec le mythe collectif qui ancre l’identité. Il suffit d’observer les traumatismes psychiques observés chez les poilus au retour de l’enfer, remettant en question le mythe de l’Union sacrée qui avait entraîné tant de jeunes adultes à se lancer avec enthousiasme dans l’horreur des tranchées. Dès lors que l’expérience individuelle se trouve en décalage ou en opposition avec le récit collectif, ce dernier s’étiole et perd ses qualités de marqueur identitaire, engendrant des conflits, mais également la possibilité de questionner le caractère hégémonique d’un discours.


Pour aller plus loin :
- Denis Peschanski, « Introduction », dans D. Peschanski (dir.), Mémoire et mémorialisation, Hermann, 2013, p. 7.

- Marie-Claire Lavabre, « Paradigmes de la mémoire », Transcontinentales [En ligne], 5 | 2007, document 9, mis en ligne le 15 avril 2011

- Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, 1984, rééd. Gallimard, coll. « Quarto », 2001
- Annette Becker et Stéphane Michonneau, “Les enjeux de l'histoire de la mémoire : retour sur trente ans d’historiographie et nouvelles perspectives” dans Mémoires en mutation dir. Moïse Déro, Presses Universitaires du Septentrion, 2019
- Jan Assmann, La Mémoire culturelle, Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, 2002, tr. fr. Diane Meur, Aubier, 2010, p. 81

- Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, (1997) [1950]
- Anne Chemin, “« Une société sans oubli est une société tyrannique » : pourquoi le principe juridique de la prescription est remis en cause”, Le Monde, 10/01/2020








SARAH KORZEC
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei


    Sarah Korzec est une jeune artiste, qui étudie aux Beaux-Arts d’Aix, et travaille et vit à Marseille. Au départ de la rencontre avec Sarah, une recherche, un travail sur la mémoire du quartier du Panier, et sur le rôle des récits familiaux dans la construction de l’identité des individus.

Sarah Korzec : “Ils l’avaient bien mérité”

Très vite, il est apparu que son travail peut être lu comme une quête de mémoire, autant incarnée dans le corps que dans l’esprit : ils ne sont jamais strictement séparés. Dépassant la simple thèse selon laquelle un mal psychologique peut entraîner des marques corporelles, elle les lie utilisant les notions de mythe et de rituel. Les mythes qui nous ont été transmis de génération en génération, et souvent oralement, nous enseignent des vérités immémorielles et sont vecteurs de croyances. Celles-ci permettent le décentrement et l’inscription de soi dans un tout qui nous dépasse, sentiment libérateur.

Or, cette transmission construit également notre perception du monde au-delà de la rationalité scientifique absolue qui ne permet aucune autre explication du monde que celle qu’elle propose. Tout comme les croyances sont héritées, les souffrances et les traumatismes le sont également. Il s’agit alors, par une quête de soi, de découvrir une mémoire familiale, et de la rendre possible. Les récits se tissent entre eux, pour former un entrelacs de trajectoires personnelles, ayant pour résultat ce que l’on est.

Dans le travail de S. Korzec, il ne s’agit pas cependant simplement de faire des recherches directement auprès des membres de sa famille. L’artiste introduit au sein même des processus de son travail une dimension mystique. C’est alors le récit de sa visite chez la “dame des os”, ostéopathe mystique, à l’occasion d’un travail de recherche, qui se propose de nouer éléments concrets et symboliques, pour retracer un parcours familial. Les générations sont inextricablement liées, les conséquences des actions passées marqueront pleinement le corps de ceux qui suivront.

Mais cette notion n’est-elle pas dure à porter ? Il s’agit là aussi d’une fatalité à laquelle il est difficile d’échapper, dévoiler les souffrances permet de les comprendre, mais comment les accepter ? La réponse de S. Korzec passe par la mise en place d’une véritable méthode pour acquérir une certaine sérénité face aux émotions, parfois violentes qui la traverse : les rituels. Elle les considère « comme des moments de pause, d’arrêt » pour permettre de surmonter les obstacles. Appliquer du sel sur ses gencives pour soigner les gingivites, ou encore se masser les yeux avec des perles, sont autant de moyens de se soigner.




Calendrier du bougre et autres mois lubriques
29.7x21cm, 2018, rizographie

C
    Prendre conscience de son corps à travers des rituels strictement définis par soi-même, cadre réconfortant. L’artiste nous livre alors un mode d’emploi spécifique ainsi que des dessins illustrant la notion de soin à travers des éléments nous appartenant réellement, et nous les appropriant, formant un chemin parallèle à la médecine moderne qui évite les particularités de chacun, se conformant à la norme suprême d’une esthétique unique et artificielle. Les œuvres de Sarah Korzec manient avec humour et subtilité les notions de contes, de croyances d’un côté, et de rationalité et de sciences de l’autre, les mettant au même plan pour questionner notre rapport aux autres, à la vérité et à la réalité. Les douze planches, sous la forme d’un calendrier rappelant les almanachs médiévaux du Calendrier du bougre et autres mois lubriques, constituent une remise au centre de la réflexion du temps qui s’écoule, rythmé par des récits qui structurent le réel. Chaque mois est une illustration, mêlant les mythes et légendes de civilisations diverses.

S. Korzec n’explicite néanmoins pas ses inspirations, laissant au spectateur le loisir de participer non seulement à l’enquête sur leurs origines, mais également au développement de notre propre imagination. C’est à chacun de composer sa propre mythologie. Rêver.


Pour en lire davantage sur le travail de Sarah, nous lui avions également consacré un entretien lors de la publication du Hors Série Marseille Fantasme :  “Les mythes sont une question de survie”.

https://www.instagram.com/sarahkorzec/

LE PANIER :
ENQUETE SUR UNE MEMOIRE PEU REPANDUE

Un texte écrit par Agathe Mattei & Matteo Stefani


« L’avenir, comme l’affirme un graffiti de Mai 68, ne contiendra que ce qu’on y mettra – mais on peut sans doute en dire autant du passé. » 

Les villes imaginaires, Darran Anderson, Ed. Inculte, 2015, p.160

« Entre les 22 et 24 janvier 1943, une série de rafles, parmi les plus vastes avec celle du Vel’ d’Hiv’ six mois plus tôt à Paris, a été conduite dans les vieux quartiers de Marseille sur décision des nazis avec la collaboration active de Français sous les ordres de René Bousquet. A Marseille, près de 800 juifs du quartier de l’Opéra ont été envoyés à la mort dans les camps d’extermination nazis, et tout un quartier populaire baptisé « la petite Naples », cœur historique de la cité phocéenne derrière le Vieux-Port, a fait l’objet d’une deuxième rafle, vidé de force de ses habitants, pour beaucoup des immigrés italiens, puis dynamité. » C’est ce que l’on peut lire dans un article publié par Le Monde le 4 juin 2019.

La petite Naples, c’est l’actuel quartier du Panier, situé au nord du Vieux-Port. Suite à la rafle, puis au dynamitage des immeubles du quartier à partir du 1er février 43, le quai nord fut rebaptisé « quai du Maréchal Pétain ». Le bilan pour la seule rafle du Panier : 6000 arrestations, 4000 relâches, 2000 envoyés aux Baumettes, principalement des juifs et des personnes originaires d’Europe de l’est.




    Alors que nous travaillions à la programmation des numéros de La Zone, nous avons reçu un texte qui, nous ne le savions pas encore, allait constituer le cœur de nos recherches plusieurs mois durant, et du présent numéro. Il s’agissait du texte de Patrice Gauthier, que les lecteurs trouveront à la suite de celui-ci. Au-delà de ses qualités stylistiques, le texte évoquait la rafle des quartiers du Vieux Port et du Panier en janvier 1943, qui, je dois bien l’avouer, m’était alors inconnue. Comment était-ce possible ? Comment expliquer que, malgré mon vif intérêt pour l’histoire de Marseille, ma ville, je ne connaissais pas un événement qui a privé près de vingt mille personnes (dans une série de plusieurs rafles dans différents quartiers, et pas seulement au Panier) de leur toit, de leurs proches, voire pour les moins chanceux, de la vie ?

Le premier réflexe a été de culpabiliser. Je ne me suis sans doute pas assez renseignée, je ne suis pas curieuse. Mais très vite, cette explication s’est montrée non seulement pas très pertinente, mais aussi insuffisante. Tentant de pallier mon ignorance sur le passé sombre de Marseille, je me suis rapidement rendu compte qu’il s’agissait de quelque chose de banal autour de moi : ceux qui en avaient une connaissance précise se comptaient sur les doigts de la main, et ceux qui en avaient simplement entendu parler étaient à peine plus nombreux. En creusant un peu, il s’est avéré que ceux qui faisaient partie de cette dernière catégorie en avaient majoritairement eu vent par le biais de leur mémoire familiale. Le souvenir traumatique de la rafle se transmettait d’une génération à l’autre, mais ne sortait que peu du cercle restreint des interconnaissances.

A peu près au même moment où nous avons reçu le texte de Patrice, qui illustre d’ailleurs bien ce mécanisme de transmission, par un hasard frappant, un avocat marseillais a déposé plainte auprès du Parquet de Paris afin que cette dernière soit reconnue comme « crime contre l’humanité » , jouant un rôle de coup de projecteur au niveau national. Deux semaines après la réception du texte de Patrice, je pouvais lire un article relativement détaillé sur les événements de janvier 43 sur le site de France Culture, et entendre avec horreur le « petit rire de Pétain » au moment où il ordonne l’opération de police « Sultan » , qui précéda la destruction du quartier (on dynamita les immeubles dont les familles avaient été « évacuées »). Ce qui, par la même occasion, me permet de me rendre compte que les archives historiques concernant l’événement existent bel et bien. Ce n’est donc pas faute de preuves historiques que je – comme tant d’autres de jeunes Marsaillais.es – n’ai pas étudié la période au lycée, par exemple. Bien sûr, si l’on veut savoir, on le peut : il existe des articles, il existe un film documentaire, le Musée d’Histoire de Marseille y consacre un paragraphe dans son livret gratuit disponible au comptoir de l’entrée, et le Mémorial des Déportations, qui  a réouvert en décembre 2019, propose de découvrir des témoignages relatant les événements.  Il faut se rendre à l’évidence : la rafle ne fait pas partie de la mémoire de Marseille, ou du moins n’a pas la force de la légendaire rencontre de Protis et Gyptis.

Bon. Alors, si on change un peu d’échelle, est-ce que la rafle fait partie de la mémoire du quartier au sein duquel elle a eu lieu ? Si l’on en croit le texte de Patrice, oui, bien sûr, et ce par l’intermédiaire des fameux récits familiaux. Oui mais voilà, la jeune fille, l’enfant du Panier du texte, n’a plus jamais vécu dans le quartier de son enfance après le cataclysme « Sultan ». Les protagonistes du drame, les survivants, ceux qui pouvaient raconter, sont par la nature même de la rafle, ceux qui ont été chassés du quartier. S’ils racontent, ils racontent dans d’autres lieux, soit entre eux, se remémorant une période difficile pour panser la plaie, soit auprès d’un public qui ne peut que tenter d’imaginer ce qu’ils ont vécu. D’une manière ou d’une autre, cette parole n’a pas dépassé ces cercles comme d’autres récits de la même période et d’une ampleur équivalente l’ont fait, à l’instar de la rafle du Vel d’Hiv, par exemple.

Alors, j’ai cherché des traces dans l’environnement du drame, dans son décor. Les bâtiments qui abritaient les victimes de la rafle ont été dynamités, ils ont aujourd’hui été remplacés par les immeubles de Fernand Pouillon sur le Vieux Port. C’est idiot, mais moi j’ai toujours cru que des bombardements Alliés étaient à l’origine de la destruction du Vieux Port, comme dans tant d’autres villes. En fait, c’était l’administration française, c’était Pétain et ses représentants locaux, qui ont mené à « bien » l’exécution de la rafle, et ce sont les nazis qui ont rasé un quartier entier, parce qu’Himmler le qualifiait de « verrue de l’Europe » , mais aussi parce que Vichy était bien d’accord.
Sur la place de Lenche, trait d’union entre le Vieux Port et le Panier, il y a aujourd’hui une plaque qui mentionne le dynamitage des immeubles de la Petite Naples.



Cette plaque commémorative se trouve sur la place de Lenche au Panier. On peut y lire qu’elle a été offerte par l’association Massaliote Culture à la Ville. L’historien Michel Ficetola est aussi celui qui a permis la constitution du dossier de dépôt de plainte pour “crimes contre l’humanité”


Si l’on fait bien attention, il y a bien quelques traces de ce traumatisme dans les ruelles du quartier. Des associations organisent parfois des moments de commémoration, au nom de leurs ancêtres ou de grandes figures marseillaises dont les parents furent eux aussi raflés, comme c’est le cas de Jean-Claude Izzo. La rafle fait partie d’une sorte de mémoire alternative du Panier, quartier qui est présenté plutôt comme authentique et provençal sur les guides touristiques. Plus généralement, on peut étendre cette idée à l’image de Marseille tout entière. Vider un quartier - ou une ville - de sa dimension politique, c’est aussi neutraliser sa mémoire traumatique. En ce sens, on peut penser aux lieux aujourd’hui emblématiques du Panier, que sont la Vieille Charité, l'Hôtel Dieu ou de l’Hôtel de Cabre.
Fun fact : l’Hôtel de Cabre est l’une des maisons les plus anciennes de Marseille et, en 1954, lors de la reconstruction, fut déplacée de 15 mètres et tournée de 90° sur ses fondations pour être alignée avec les autres immeubles de la rue. Beaucoup de monde connaît cette histoire. Mais on ne sait pas forcément que c’est aussi parce que c’est l’un des seuls bâtiments encore debout après le dynamitage du quartier en 1943. La Vieille Charité est un musée, l’Hôtel Dieu un hôtel de luxe. Il est frappant de se rendre compte combien ces lieux ont été vidés de leur ancienne fonction, décontextualisés.

Lisser le passé pour le rendre compatible avec les intérêts du présent, notamment touristiques (le Panier est l’un des premiers quartiers auxquels les touristes débarqués des bateaux de croisière du Quai d’Arenc accèdent, entre le Mucem et la Joliette nouvelle et ultra-moderne où l’on trouve les seuls gratte-ciels de Marseille et un cinéma 4D. Authenticité et modernité à portée de baskets) : voilà une première explication pour l’absence de la rafle dans la mémoire collective marseillaise. Bon, mais on pourrait aussi se dire que les pouvoirs publics auraient pu s’en saisir quand-même, et rendre cette mémoire compatible avec ces intérêts-là. Ces dernières années, le tourisme de la catastrophe s’est révélé tout aussi lucratif que celui du bonheur. Pourquoi ce n’est toujours pas le cas (à travers les noms des rues, des bâtiments, les commémorations officielles...) ?

On ne peut que formuler des hypothèses, mais il y en a une qui me paraît particulièrement pertinente : celle de l’intrication entre l’idéologie nazie et de Vichy, et les plans d’urbanisme (notamment le plan Beaudoin, qui date de 1942) mis en oeuvre après la rafle et suite au dynamitage par les artificiers de la Wehrmacht de 1500 immeubles du Panier, au moment de la rafle. Gardons en tête qu’à ce moment-là et depuis 1939, Marseille est sous tutelle étatique et est donc gérée directement par des administrateurs exceptionnels. Si on parle des rafles, on parle aussi de l’implication de l’administration française et marseillaise dans l’opération, ce qui revient à poser la question : à qui a profité le crime ? Qui est responsable ?
Mais aussi et surtout, on est obligés de remonter à ce qui a rendu possible cette rafle, à la production du discours qui a permis qu’un quartier entier soit détruit et ses habitants déportés, ou dans le meilleurs cas délogés. Ainsi, comme le relève Alèssi dell’Umbria, la qualification de la Petite Naples avait préparé le terrain : « dans la revue municipale d’octobre 1942, l’académicien Louis Gillet écrivait ainsi : “Dans ce cadre, depuis longtemps tombé en roture et déserté par le commerce, l’auteur du Plan [Beaudoin, n.d.l.r] a le dessein de ramener une grande absente, la noblesse. [...] Sur la colline des Accoules, entre l’Hôtel de Ville et la Major, gît une Suburre obscène[...]” » , et ainsi de suite. « Verrue de l’Europe » , « Suburre obscène » , expressions fleuries pour désigner un quartier et plaquer un jugement moral sur la vie de ses habitants. Il relève alors du bien commun de l’effacer.

Question délicate, alors, que celle de la mémoire de ces événements, encore aujourd’hui. L’ouverture de l’enquête pour « crime contre l’humanité » suite au dépôt de plainte contre X de l’avocat Pascal Luongo, au nom de huit survivants et descendants de victimes de la rafle, a pour objet de retrouver « toute personne » ayant été impliquée dans ces événements. Le caractère imprescriptible de ce type de crime offre aux survivants et à leurs descendants la possibilité d’une reconnaissance de ce qui leur est arrivé, et de l’inscription de leur souffrance dans une mémoire collective.

Les questions de mémoire et du patrimoine à Marseille disent beaucoup de ses dirigeants, mais aussi des manières de réagir de ses habitants à cette situation. Dans une ville antique et prospère, malgré toute la littérature, la poésie, l’histoire, l’information plus ou moins récente dans la ville, manquent des lieux, des espaces et des objets liés à la mémoire. Marseille se dévoile comme la capitale de la Provence, de la méditerranéité, de la lavande, du savon, multiculturelle et ouverte. Tout cela peut être vrai, mais il y a autre chose dont se souvenir, des rencontres aux oppositions, depuis les Grecs et les Ségobriges, pour arriver aux Algériens et aux pieds noirs, en passant par son rôle dans la Seconde Guerre mondiale, les blessures, ses conquêtes, les récits de ses habitants, de ses quartiers. Peut-être que Marseille cherche encore à oublier et à s’oublier en ne se définissant pas précisément. Chercher à s’ancrer dans ce présent éternel permet peut-être de continuer à évoluer, à changer. Mais peu importe, la ville se souvient en silence, laborieusement, dans l’espoir de ne pas oublier, comme Zaïre, la ville invisible d’Italo Calvino :

« La ville ne dit pas son passé, elle le possède, pareil aux lignes d’une main, inscrit aux coins des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment à son tour marqué de griffes, dentelures, entailles, virgules. »

 Les villes invisibles, Italo Calvino , 1972, p. 15-16


Pour aller plus loin :

Marseille 1943 : La fin du Vieux Port, Daniel & cie le provençal, Collection Archive de guerre

- Pour entendre Pétain rire de la destruction du Panier :  « Rafle à Marseille en 1943 : un quartier rasé et le petit rire de Pétain » , Chloé Leprince, France Culture, le 6 juin 2019 https://www.franceculture.fr/histoire/rafle-a-marseille-en-1943-les-images-de-la-verrue-de-leurope-et-le-petit-rire-de-petain

- Le “Plan Beaudoin” : Plan d’aménagement et d’extension de la ville de Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1942
- Allèssi Dell’Umbria : Histoire universelle de Marseille, p. 482 et p. 485

- « Rafle du Vieux Port à Marseille en 1943. Une enquête ouverte pour “crimes contre l’humanité” » , Le Monde avec AFP, le 4 juin 2019
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/04/rafle-du-vieux-port-a-marseille-en-1943-une-enquete-ouverte-pour-crimes-contre-l-humanite_5471420_3224.html


- Le documentaire de Jean-Pierre Carlon : « Opération Sultan », 2004, 52 minutes, Beta Digital




LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE PATRICE GAUTHIER :
LE PANIER

Le texte que vous vous apprêtez à lire a été écrit par Patrice Gauthier, écrivain et spécialiste de la culture et de la langue provençale. Il me l’a offert, véritable cadeau. Sarah Kozec l’a lu, et en a tiré le dessin que vous pourrez également y voir. Je ne les en remercierai jamais assez.
Agathe Mattei

 
“Lis aubre que vans founs soun li que mounton aut”
(Les arbres qui ont des racines profondes sont ceux qui montent haut)
Frédéric Mistral – Lis isclo d’or

    Même si c’est un lieu commun, la ville de Marseille ne laisse personne indifférent. C’est toujours avec passion qu’on l’aime ou qu’on la déteste. En ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment réussi à m’en éloigner tant ce qui me relie à elle tient du cordon ombilical. Pourtant, jamais je n’ai pu et ne pourrai certainement non plus y habiter, effaré par son tumulte et ses excès qui rejoignent parfois la caricature qu’on se plaît à faire d’elle.
C’est donc une relation amoureuse ambiguë ou œdipienne que j’ai toujours entretenue avec ma cité et une partie de cette ambiguïté tient certainement à la fracture, à l’effroyable séisme qui a frappé l’adolescence de ma mère.

Je dis souvent, évidemment avec le recul qui s’impose, que je suis un vrai Marseillais et je me plais à penser que je suis un peu le fruit de l’union de Protis à Gyptis, mais à l’envers. Ma mère, Lucie Siméone, a vécu face au Vieux-Port et à la bonne mère une grande partie de son enfance, bercée par les cris des marins et des dockers – puisque à l’époque, les bateaux de commerce débarquaient là et non à Fos – et le grincement de la mécanique du mythique Pont Transbordeur ajoutait une touche industrielle au tableau. Son grand-père maternel faisait partie de la caste des pêcheurs de Saint-Jean qui étaient alors les patriciens de cette ville, tournée vers la mer et le nord de l’Afrique. Il se trouve qu’il était d’origine grecque, certes plus récente que Protis, mais quand-même ! Ce pêcheur emblématique marque la rupture avec la langue provençale qu’il parlait au quotidien comme la plupart des Marseillais nés avant la guerre de 14, ce que n’ont plus fait les générations suivantes. Il était même connu pour refuser de répondre quand on s’adressait à lui en français. C’est peut-être pour cette raison qu’il avait épousé une femme corse.
Enfin, pour compléter le tableau, le grand-père paternel de ma mère était arrivé très jeune d’un village près de Naples.
Et il se trouve que ma mère, héritière de cette famille méditerranéenne que je qualifierais abusivement de phocéenne a épousé un autochtone, rejeton des Ségobriges et des Goths, qui avait passé toute sa vie aux Cadeneaux, aux portes de Marseille aujourd’hui, mais alors aux antipodes tant dans la façon de vivre que dans les aspirations de ces descendants de paysans qui étaient à mille lieues de celles des citadins.

Alors, comment ont-ils pu se rencontrer et me donner la vie ? Grâce ou à cause de la fracture dont je parlais plus haut : ma mère, le Vieux-Port plein les yeux, a été emportée dans le tourbillon glacial qui a bouleversé le 23 janvier 1943 la vie de milliers de Marseillais et des générations suivantes. Elle avait treize ans. Victimes de la rafle de l’opération baptisée « Sultan », ses parents, grands-parents, sa petite sœur et elle ont dû quitter leur appartement précipitamment, en quelques heures, autorisés à n’emporter que le strict minimum pour survivre. Ils ont été embarqués dans des wagons à bestiaux à destination de Fréjus où devait se tenir l’effroyable tri qui enverra certains de ses voisins, de ses amis, dans l’enfer des camps de concentration nazis. Pour les miens, grâce à Dieu, ce fut le retour à Marseille, mais leurs biens avaient été pillés: il ne restait plus rien. Une semaine plus tard, l’ensemble du quartier a été dynamité, dévasté. Affamés et sales, ils purent trouver refuge en basse Ardèche jusqu’à la fin de la guerre où des familles les ont accueillis avec beaucoup de générosité.
De retour en Provence à la Libération, ils ont trouvé à se loger à Verduron haut, sur les hauteurs de la ville, loin, tellement loin de leur quartier. Plus de Vieux-Port ni de mer à portée de main. Le grand-père pêcheur à Saint-Jean, privé de son unique raison de vivre, la pêche, en est rapidement mort. Pour les autres, la vie a continué et c’est ainsi que ma mère a fini par rencontrer mon père puisqu’en venant habiter à Verduron, elle s’était rapprochée des quartiers nord et en particulier de la Gavotte et du village des Cadeneaux, berceau de la famille de ma grand-mère paternelle, les Cadenel. Mon père avait appris le français à l’école primaire. Auparavant, il ne parlait que provençal avec ses parents. Mais l’école et la pression sociale lui avaient fait oublier sa langue maternelle qu’il n’était plus capable de pratiquer couramment à l’âge adulte, à ma grande déception.

Cet exil forcé a eu plusieurs conséquences. La première, c’est que ma famille maternelle ne possédait plus aucun souvenir concret de son histoire, aucun objet, aucun vêtement qui rappelle un parent, un événement, une période heureuse. C’était un peu comme un traumatisme après un cambriolage total, la sensation de ne plus avoir de passé. La deuxième, c’est que ma mère a vécu jusqu’à aujourd’hui, à quatre-vingt-neuf ans, dans la nostalgie et le regret de cette époque, rêvant à l’infini du Pont Transbordeur qui constituait le seul paysage qu’enfant, elle voyait de sa fenêtre. Dans son salon à Septèmes trône d’ailleurs toujours une grande photo de ce pont.
Malgré l’amour qu’elle portait à mon père, elle ne pouvait s’empêcher de cultiver ce sentiment de supériorité des citadins vis-à-vis des gens de la campagne, des Phocéens vis-à-vis des Ségobriges, ce qui naturellement n’a pas facilité les relations avec sa belle famille. Elle a malgré tout vécu une grande partie de sa vie aux Cadeneaux, dans une petite dépendance de la maison de mes grands-parents paternels.
Mes grands-parents maternels, de leur côté, avaient finalement atterri à la rue de l’Evêché et ma mère et moi nous y rendions souvent le week-end et les jeudis, puisque à l’époque, le jeudi était libre pour les enfants et que ma mère avait abandonné son travail de vendeuse en lingerie après son mariage. La ville de Marseille tenait donc pour moi dans un périmètre qui allait de la place de Lenche – que nous appelions la place Lenche -, et en prolongement la rue de l’Evêché.
Mon aire de jeu se prolongeait un peu plus loin par la montée des Accoules. Pour moi qui avais toujours vécu aux Cadeneaux, la ville était souvent un sujet d’étude, toujours un sujet d’étonnement, mais je ne m’y sentais pas chez moi car ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la liberté de traverser les champs qui étaient encore nombreux aux Cadeneaux à cette époque, l’odeur de l’herbe coupée qu’on apportait aux lapins, le poulailler de ma grand-mère et la chasse aux insectes qui foisonnaient.

À cette époque, le quartier du Panier était très populaire et la place de Lenche était un havre de fraîcheur, à l’ombre généreuse des platanes. Elle était entourée de commerces très différents des cafés que l’on y trouve aujourd’hui et je me souviens en particulier d’une mercerie qui regorgeait de fournitures, sous-vêtements en tous genres soigneusement rangés dans leurs boîtes de cartons, elles-mêmes placées dans des alignements de tiroirs en bois aux poignées de cuivre. C’est là que ma mère m’achetait ces fameux sous-pulls légers à col roulé, à la mode à ce moment-là, aux couleurs vives – effroyablement vives vu d’aujourd’hui ! – et à la texture de nylon.
En descendant de la place, vers la gauche, se trouvait la petite pizzeria « Chez Angèle » et c’est probablement là que mon goût prononcé pour les pizza – celles cuites au feu de bois, pas les surgelées – s’est développé. Au passage, à Marseille, les gens de ma génération ne disent pas « pidza » mais « pitse », ce qui est une provençalisation de la prononciation italienne. Le restaurant existe toujours aujourd’hui, mais moi, j’ai eu l’honneur de connaître la vraie Angèle, la patronne. Je me souviens d’une jeune femme très belle, aux cheveux noirs raides coupés court, dans une robe turquoise qui avait dû marquer mon imagination de jeune garçon. Je me souviens de sa bienveillance et de son sourire, et également des grandes pizzas qui sortaient du four à bois, chaudes et odorantes, et que l’on découpait devant nous. Je me souviens de mon père commandant rituellement un vermouth cora en guise d’apéritif et dégustant un bocconcini.

Un peu plus loin, après le Vieux Clocher, restaurant qui lui aussi est toujours là, débutait la montée des Accoules. Nous avions bien un médecin de famille à la Gavotte, mais ma mère avait tenu à conserver le sien qui résidait justement dans ce quartier et que nous avons continué à consulter jusqu’à mon adolescence.
Nous remontions donc souvent les marches irrégulières de la montée des Accoules, dans une ascension lente qui nous dévoilait peu à peu ces quartiers pittoresques et ces placettes qui semblaient si loin de la ville.
En remontant la place de Lenche pour prendre la rue de l’Evêché, on arrivait chez mes grands-parents vers le milieu de la rue. C’était un appartement loué au premier étage. Peu de pièces, mais très grandes et très hautes de plafond. Mes grands-parents étaient ouvriers d’imprimerie. Ils travaillaient tous deux à l’imprimerie Robert, grande imprimerie à l’époque, en haut de la rue de la République. Mon grand-père était affecté à la conduite de presses typographiques et les bichonnait comme des animaux familiers alors que ma grand-mère était moins qualifiée. J’allais parfois les voir à l’imprimerie, dans le vacarme des machines en pleine action dont les mouvements répétitifs, rythmés par le souffle des vérins pneumatiques, me fascinaient, un peu grisé par l’odeur âcre omniprésente de l’encre et du papier et fasciné par le ballet saccadé des feuilles de papier positionnés sous l’encreuse.



Sarah Korzec

À droite de la place se trouvait le cinéma de quartier Rexy qui est devenu ensuite le Théâtre de Lenche, puis aujourd’hui la salle de Lenche et nous y allions parfois, tout comme nous fréquentions aussi avec mes parents les deux cinémas de quartier de Saint Antoine, près de chez moi, aux noms évocateurs : le Ritz et le Lido. C’était la grande époque des Fernandel, Bourvil, Louis de Funès, et nous n’en manquions pas un, bien calés dans nos sièges en bois – oui, en bois ! – le traditionnel chocolat glacé à la main, que les ouvreuses vendaient à l’entracte en passant parmi les spectateurs. C’était une époque où le popcorn n’avait pas encore franchi l’Atlantique. Et pour rester sur une note gourmande, quand venait l’été, ma grand-mère m’envoyait à la boulangerie à quelques dizaines de mètres récupérer une glace « maison », un « glacé » comme elle disait. Ces glaces étaient conditionnées dans des boîtes en forme de cylindre d’acier, le tout protégé par du polystyrène pour conserver la température. Je n’ai jamais plus retrouvé ce goût-là nulle part ailleurs et pourtant Dieu sait que je reste un grand amateur de glaces.
Il n’y avait quasiment que des magasins alimentaires dans la rue de l’Evêché, boulanger, boucher, charcutier, et un traiteur qui préparait des plats à emporter dont les effluves nous mettaient l’eau à la bouche lorsque nous mettions le nez à la fenêtre.

Pour moi, enfant de la campagne, n’en déplaise à ma citadine de mère, il était très compliqué de rester enfermé dans un appartement, fût-il celui de mes grands-parents et je passais mon temps vissé devant la télévision en prenant mon mal en patience et en m’évadant vers la mer rouge en regardant les aventures d’Henry de Monfreid auxquelles, je l’avoue, je ne comprenais pas grand-chose, autant à cause de l’histoire que de l’accent des acteurs.
Je m’aperçois aujourd’hui lorsque j’entends ma mère parler à quel point mes grands-parents avaient un fort accent marseillais, mais cet accent passait totalement inaperçu dans le quartier où tout le monde parlait de la même façon et j’ai eu la chance infinie de pouvoir l’entendre, cet accent qui portait encore en lui toute la verve de Victor Gelu, le chansonnier marseillais, qui avait su brandir le parler de Marseille comme un oriflamme. Cette phonétique encore si naturelle chez ma mère, a presque totalement disparu des rues de la ville ou plutôt elle a été brouillée par les apports successifs de population qui ont marqué durablement l’accent dit marseillais de leur empreinte, ce qui fait qu’on ne la retrouve plus aujourd’hui que chez des personnes âgées.
Mais j’en suis parfois à me dire que je ne reconnais plus l’accent de ma ville, notamment celui des jeunes générations, toutes origines confondues.
Alors, ne suis-je en fin de compte qu’un grand nostalgique, verrouillé dans un passé idéalisé et coupé des réalités du temps présent ?
Pas vraiment. Le passé est le passé, la rafle de Marseille n’était certainement pas la chose la plus agréable à vivre, mais sans elle, je n’existerais probablement pas.

Nos vies sont faites de croisements extraordinaires qui conduisent à prendre des chemins inattendus, imposés ou souhaités. Je ne crois pas à la prédestination, mais je suis toujours intrigué, parfois amusé par l’ensemble des événements qui nous conduisent à être ce que nous sommes.
Par contre, il est absolument vital pour moi de m’enraciner. Je n’en tire aucune fierté mais de la compréhension de ce que je suis, parfois de ce que sont les autres. J’en tire également une sorte de sérénité car la conscience d’être le maillon d’une chaîne nous ramène à notre condition de simple maillon, semblable à tant d’autres, mais nous rend également conscients de la force et de la responsabilité que nous avons en nous : si un seul maillon se rompt, c’est toute la chaîne qui est détruite.
C’est pour l’ensemble de ces raisons, pour préserver la diversité confondante des cultures humaines, mais aussi leur splendide unité que je considère comme un devoir de poursuivre et consolider cette chaîne au quotidien, même si cela impose parfois de remuer des montagnes.
Patrice Gauthier





DEUX HIPPOCAMPES POUR UN VORTEX
Une aventure dans le votex cérébral raconté par Teddy Coste, étudiant en neurobiologie et interne en infectiologie


    Je suis né à Aubagne et je suis capricorne, rien de très reluisant. De ma naissance jusqu’à mes 3 mois, j’ai vécu à Marseille. Et j’ai déménagé.


On est le 1er août 2019, et je suis de nouveau à Marseille, un peu sur un coup de tête, un peu comme ça. Entre temps, j’ai poursuivi des études de médecine à Limoges et en parallèle j’ai pris part à un master en neurosciences. Le solaire Pr Lalloué en avait profité pour nous parler un peu de mémoire. Dans son cours, on pouvait apprendre qu’il existe deux types de mémoires: la mémoire explicite consciente et à l’inverse la mémoire implicite inconsciente. Aussi l’important était de distinguer la mémoire à court terme (quelques secondes, quelques minutes, une heure) de la mémoire à long terme (jours, mois, voire années). Et dans tout ça la condition sine qua non est l’oubli. Sans oubli, le stockage de nouvelles informations n’est pas possible. Bon alors, forcément, moi, de Marseille, je ne me rappelle de rien. Enfin, pas consciemment.



Cette soirée imprévue est toute trouvée pour mes premiers souvenirs marseillais. Avec Lila et Marie-Sarah on se dirige chez Lisa. Une fois arrivé.e.s là-bas: problème! Plus d’électricité à la coloc. Soirée bougies ce sera! La luminosité est faible mais j’arrive à distinguer les nouveaux copains qui arrivent partager des bières. Pendant que je bataille avec mon briquet pour ouvrir une 16, deux zones de mon cerveau s’activent pour mémoriser les visages des inconnu.e.s. Mes hippocampes, un de chaque côté, symétriques. Il suffit de soulever mes lobes temporaux pour tomber dessus. Pas peu fiers d’être les centres de la mémorisation, ils turbinent. Ce sont eux qui sont à l’origine de la consolidation de mes souvenirs et donc de la transition entre mémoire à court terme et mémoire à long terme. Une fois le souvenir acquis, il s’en délestent en l’envoyant dans différentes zone du cerveau prévues à cet effet. Dans le cas des visages, le stockage se fait tout proche, dans le lobe temporal externe.



Lilo Castillo


Une amie de Lisa arrive dans la lumière des bougies, Agathe. De ma rétine, l’image de son visage va aller jusqu’au cortex visuel, ensuite au thalamus (carrefour sensitif du cerveau), puis dans une aire corticale associative qui intègre les informations, elle passe enfin la porte que représente le cortex entortilla pour arriver dans mes hippocampes. Ouf. Dans un premier temps, l’hippocampe va comparer cette information avec les données qui sont stockées dans la zone visage de mon cerveau. Zéro trace de son visage, mmh, je me disais qu’on ne se connaissait pas. L’enjeu c’est de mémoriser le visage d’Agathe de façon durable. Suffisamment pour qu’il n’y ait pas de malaise si on venait à se recroiser le lendemain à la pâtisserie.  Zoom sur mon hippocampe: dedans y’a des neurones reliés par des fibres qui véhiculent des influx nerveux. Par souci de transparence, je coupe cet hippocampe en deux dans le sens de la longueur. Bon en gros, là je tombe sur un réseau de trois neurones. Ouais je sais, trois c’est pas beaucoup, mais c’est pluriel. En fait ces trois neurones sont liées entre eux à la queue leu-leu par des synapses et tout ça forme une boucle: la boucle tri-synaptique. Ou boucle entorhino-hippocampique pour les puristes. Normalement c’est pas la seule boucle, y’en a plein d’autres des comme ça. Bref. Donc sous forme d’influx nerveux, le visage d’Agathe va tourner dans cette boucle, une fois, deux fois voire plus. A chaque tour d’hippo, les synapses du réseau « visage d’Agathe » vont être consolidées, le passage du signal va être facilité et tout ça concourt à la durabilité des connexions. Une trace mnésique pérenne de ce visage est donc créée et va être envoyée dans la visage zone.


Lilo Castillo


Retour à la soirée. Agathe s’avère très cool, s’occupe d’un fanzine local avec Lisa, a pleins d’idées, kiffe l’urbanisme et Marseille. Enfin l’urbanisme à Marseille. Surtout Marseille.

Entre deux phrases sur la Friche, je jette un regard oblique sur ma voisine de canapé, elle somnole. Je sais pas si c’est le pouvoir soporifique des lignes plus haut, ou le fait qu’il est 2h du matin, mais la personne est bel et bien KO technique. Son visage arrive jusqu’à mes deux hippocampes, ils comparent avec les connexions des différents réseaux de neurones qu’ils avaient déjà établies avec la zone visage. Ah bah en fait, c’était Marie-Sarah. En s’offrant un tour d’hippocampe en rab, le réseau neuronal déjà musclé du visage de Marie-Sarah, va en être encore renforcé. En fait, ces neurones bodybuldées vont me permettre de reconnaître le visage de ma pote avec un minimum d’indices. Comme par exemple, si la lubie de dormir avec des caches yeux dans le train lui prenait, je pourrais intervenir. Arf, pas son genre ceci dit. Et si on s’approche d’un peu plus près de mes neurones sous protéines, on y voit le sourire de Marie-Sarah. Bon ok, plutôt une trace moléculaire du sourire de Marie-Sarah, personne n’est dupe. Tout se passe à la jonction entre deux neurones, au niveau des synapses. A cet endroit précis, il va y avoir une multitudes de modifications du physique des deux neurones, ainsi que de leur équipement, qui vont toutes tendre à faciliter le passage de l’influx nerveux « visage de sommeil-girl ». La zone de réception est élargie, plus concentrée en protéines réceptrices, remodelée. En ce sens, nos cerveaux sont plastiques et capables d’ancrer physiquement un réseau de neurones qui traitent d’une information précise. Avec des yeux hyper petits on pourrait voir ces modifications physiques de nos synapses, leurs biceps nervurés en quelque sorte. Le passage du signal nerveux est rendu si facile que je n’ai pas besoin d’être en présence de Marie-Sarah pour la visualiser. Justement, je me souviens que cette après midi de 1er août, on parlait ensemble de Marseille, et plus précisément d’un concept un peu trend qu’est le Vortex. Il s’agirait d’un collectif qui proposent des soirées alternatives à Marseille. On se marrait en imaginant que tout dans Marseille, ramenait forcément à ces soirées. Un peu comme si on était bloqué dans un tourbillon et que tout ramènerai systématiquement au centre: la cuite. Vortex, vortex, vortex.

Dans le cerveau, il existe une zone dans laquelle sont entassées les informations permettant la compréhension du langage: l’aire de Wernicke. Et mes deux hippos, tous deux fans de Noam Chomsky, ne chôment pas. Le but est de saisir la sémantique du mot nouveau. En piochant dans la zone du langage, ils comparent le mot « vortex » à d’autres mots qui lui ressemblent comme « vertex » mais aussi ils le comparent avec des mots d’autres champs lexicaux. L’échange est permanent entre les différentes structures du cerveau, les hippocampes en chefs d’orchestres. Et un mini phénomène de mise en abîme s’installe puisque j’étais moi-même en train d’échanger avec quelqu’un d’autre.

Rah et puis ça a l’air pas mal ces petits bails de soirées. Je dois avouer que vortex moi ça me faisait penser aux histoires d’espace-temps dans les films de Science-fiction, un peu comme dans Interstellar.

Maintenant, sans bouger de Marseille ou d’où vous êtes: pincez-vous la pulpe du doigt. Normalement elle devient pâle puis à nouveau plus foncée. En mobilisant un énormissime back up médical, je peux dire que c’est le sang qui revient vasculariser le bout du doigt. Le rouge du sang vient de l’hémoglobine, et dedans y’a du fer. D’après Discovery Channel, le fer est un élément très stable produit au sein des étoiles dans le ciel. En s’accumulant, ce fer surcharge les étoiles et elles explosent en libérant du fer. Donc on est un peu de la poussière d’étoile. Et notre cerveau, à travers nos souvenirs, c’est un peu de la poussière des visages et de mots.

Cette nuit là, je passe par des phases de sommeil paradoxal pendant lesquelles mes hippocampes se réveillent et galopent pour traiter les derniers moments de la soirée. Lila, Marie-Sarah, Lisa, Agathe tournent. Marseille dans le vortex.


Sources :
  1. - Postulat de Donal Hebb 1949 : « cells that fire together, wire together »
  1. - Eric Kandel et ses travaux sur les bases moléculaires de la mémoire à court et à long terme, prix nobel de médecine en 2000
  1. - Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the anaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path, Bliss et Lomo, 1973
  1. - Pr F. Lalloue à Limoges en 2016





Mark

N°1/JUIN 2019 : LA NUIT



ÉDITO / LA NUIT

    Parler de la Nuit, des émulations et des problèmes qu’elle pose en milieu urbain, est une idée qui s’est imposée dès le début de l’aventure de La Zone. Quel meilleur thème pour des premières publications, le mois du solstice d’été, la nuit la plus courte de l’année ? Quel meilleur thème pour évoquer Marseille et les interactions qui s’y nouent, alors même que le monde de la nuit est en pleine recomposition, parfois forcée par un renouvellement urbain décidé à huis clos ?

Pour nous, l’entrée par la Nuit représentait à la fois un intérêt théorique, et l’opportunité de donner à voir une proposition artistique décalée, mais tellement en accord avec ce que nous présentons des mutations sociales d’une génération. Le choix de la première artiste, Charlotte Smidt, a été motivé par son approche presque gratuite, naïve, et immédiate de la nuit. Elle représente sa nuit, ou plutôt leurs nuits, les siennes et celles de ses potes. Elle représente les interstices de la nuit, qui semblent insignifiants, comme au contraire les moments les plus porteurs de sens, qui deviennent nœuds de l’amitié.
Avec C. Smidt, nous avons voulu donner à voir la nuit par le détail, comme contre-proposition à notre premier article, qui présente une nuit plus théorique. A quoi fait-elle appel dans notre imaginaire, et quelles en sont les implications philosophiques, sociologiques, et par suite artistiques ? Voilà comment nous avons abordé la question.

La seconde vague de publication du mois aborde quant à elle la question de la nuit sous l’angle de la construction sensible du discours sur les lieux urbains. Pour cela nous avons choisi, évidemment, les quartiers de la Plaine et du Cours Julien, parce que ce sont les lieux que transpirent les œuvres de C. Smidt, mais aussi parce ce sont les nôtres, ceux de l’équipe de La Zone. Nous voyons des mutations à l’œuvre, et nous voulions les comprendre, ou du moins apporter une manière de le faire. Cette deuxième vague viendra compléter la première en milieu de mois.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone




“L’EXAMEN DE MINUIT”
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Par où commencer pour parler de la nuit, pour tracer les contours de celle qui, indéniablement, a pour propriété de les brouiller ? Puisque La Zone est marseillaise, et que le mysticisme a quelque chose de fascinant, allons entrouvrir la porte du symbolisme : la signification de la Lune, 18ème arcane du tarot marseillais, en dit long sur la manière dont est perçue la nuit, à travers l'un de ses attributs les plus importants.

Copyright des cartes © Camoin et Jodorowsky
Textes de Philippe Camoin © copyright 2000

    La Lune est un arcane inquiétant. Elle annonce la folie, le mensonge, le trouble… et est associée à la féminité. La lecture de cette carte montre combien le moment qu’est la nuit peut être abordé comme un problème. Elle montre aussi combien la nuit modifie la perception que l’on peut avoir des choses, des lieux, des personnes. En particulier lorsqu’on se situe en milieu urbain. Si “l’air de la ville rend libre” pour M. Weber, on pourrait dire que l’air de la nuit, lui aussi, est porteur d’une forme de liberté. Pour Weber ce sont précisément les évolutions du droit, qui peu à peu s’appliquent dans l’enceinte des murs des villes occidentales, qui libèrent les urbains et en font des individus. Mais la nuit, que fait-elle ? Elle renverse, elle inverse, elle annule le droit. 

***
    La nuit est souvent perçue comme un espace de liberté créatrice et d’expression propice aux artistes. Cela se pose comme une évidence, sûrement du fait de la perception qu’en a donné l’art, de la littérature à la musique, de la peinture au théâtre. Elle est le moment d’un passage de croyances, par le rêve ou le cauchemar, qui peuvent faire du sommeil le réceptacle d’une inspiration. Il y a aussi l’absence de lumière du jour qui favorise, aussi bien matériellement que symboliquement, le caché, le secret.
C’est bien la nuit qu’Antigone, contre la loi énoncée par son oncle, enterre son frère. Suspension du droit, nous y revenons. Mais il ne s’agit bien que d’une suspension, puisque le jour met à découvert la transgression nocturne, et dès lors le retour de la norme revient à la charge, plus violent encore.
Ce que nous rappelle cet exemple, comme celui de l’arcane de la Lune, c’est la valeur féminine de la nuit.  A la fois inquiétante, favorisant l’émergence de la folie, c’est aussi Nout, la déesse égyptienne, mère de toute chose. Symboliquement, la nuit est le double absolu, elle est le corps au sein duquel le bien et le mal livrent bataille, jusqu’au retour incessant du jour. On comprend mieux pourquoi elle est si favorable à l’expression artistique: c’est parce qu’elle est intéressante, et qu’elle représente les tensions qui traversent les individus, les pulsions de vie et de mort.

    Comment alors lier ces tensions fondamentales, avec la nuit urbaine et moderne, qui est celle de l’éclairage public, si éloignée de la nuit des temps ?  Écoutant Jacques Dutronc, “Il est cinq heures, Paris s’éveille”, on se fait une idée des attributs que l’imaginaire collectif contemporain confère à la nuit. Elle constitue le moment où les amours interdites se retrouvent et où les créatifs travaillent. Cela peut être lié à la dichotomie entre jour et nuit qui dicte nos vies. Là où le jour est synonyme de travail en open space, et de course à la performance, la nuit est cet espace, intime ou public, de création artistique, de légèreté improductive.
    Si l’image romantique de l'écrivain devant sa machine à écrire ou du peintre devant son chevalet, passant des nuits blanches,  est présente, une forme plus collective l’est également. La nuit, des performances, des pratiques aux marges de l’espace régi par les institutions surgissent, que cela soit sur la scène underground des soirées techno, ou encore lorsque les collectifs de graffeurs exécutent leurs oeuvres, loin des regards de l’autorité. La nuit est donc un moment, et presque même un lieu, parallèle à celui du jour, de renversement des normes.
    Nous pouvons tous alors devenir notre propre artiste, nous fondre dans une masse dansante et créer un nouveau “soi”. Lieu d’affirmation de l’individualité, à travers l’alcool ou autres substances, dans la nuit les timides peuvent s’affirmer, ou les féroces s’adoucir. La nuit est un espace de liberté, qui s’exprime comme déchaînement de passions et frénésie de la fête, mais aussi au contraire comme ralentissement du rythme de la ville, par des moments propices au calme et à l’introspection. Nombreux sont les hommages, dans l’art, à la déambulation nocturne, et à ce qu’elle apporte à l’individu qui se retrouve enfin vraiment seul, plein, entier. C’est par le contraste avec la ville du jour que la ville de la nuit procure cette impression.

  Toutefois, cette vision positive de la nuit ressemble fort à une injonction au plaisir, alors même que le plaisir est peut-être bien la chose de ce monde la moins équitablement partagée. Pouvoir jouir du monde comme cela n’est pas forcément à la portée de tous. D’une part parce qu’il n’y a pas qu’une nuit, mais bien une multiplicité de nuits, fragments éclatés qui, pris selon le point de vue des uns est synonyme de fête, et des autres de nuisances. De même, apprécier les déambulations solitaires et nocturnes, pour le calme qu’elles procurent, est peut être le privilège de quelques uns.




  
  Ah. La nuit ne serait donc pas qu’un moment de formidable créativité et de libération des normes ? Peut-être peut-on supposer alors que, si elle est un moment où certaines normes du jour ne s’appliquent pas, elle ne saurait en être la disparition totale. Une hypothèse : la disparition des normes, du droit, le relâchement du contrôle social, bénéficie précisément à ceux qui n’ont pas besoin de la protection de ce contrôle. Ironie. L’imaginaire collectif a fait de la nuit un symbole de féminité, alors même que les femmes font partie de cette catégorie de population pour qui la nuit est difficile d’accès. Elles sont cependant loin d’être les seules. 

L’histoire de la nuit recoupe l’histoire des discriminations et des inégalités. Si l’on renverse le problème, on peut se dire qu’il y a derrière ces idées un choix de la part des pouvoirs publics. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer la protection des citoyens, même ceux “de seconde zone”, durant le jour, puisqu’il est exigé de tout le monde un travail. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer les conditions sécuritaires de l’accès à l’économie et à la consommation. Mais la nuit, point de travail. Qui veut faire la fête en assume les risques. Voilà.
Cependant, la réalité est complexe, et les acteurs de ce jeu très nombreux. Depuis que les minorités raciales ou sexuelles, et marginaux en tout genre, ont été promus au rang de citoyens, qu’il leur a été reconnu le droit de vote, ou de travailler, ils sont également devenus des consommateurs à part entière. Si l’Etat est bien rarement à l’avant garde pour comprendre les mutations sociales, le capitalisme, sous sa forme néolibérale actuelle, l’est tout à fait. Le phénomène de “diurnisation” de la nuit, mis en lumière, si l’on peut dire, par de plus en plus de chercheurs en sciences sociales , peut être compris comme une manière de sécuriser la nuit. Repousser les limites de la nuit, c’est bankable.  



NB Luc Gwiazdzinski utilise ce terme pour désigner le fait que les limites de la nuit, au cours de l’histoire, tendent à être repoussées à des horaires de plus en plus tardifs, et ce notamment en lien avec l’éclairage public et les heures d’ouvertures d’activités commerciale.


    Ce que détruit la diurnisation, la colonisation de la nuit par l’ouverture de plus en plus tardive de Musées, des bibliothèques, des bars branchés et des supermarchés (à La Timone, il y a un Casino ouvert 24/24 7/7), ce ne sont pas seulement les pratiques a-normales et marginales. Elle remet aussi en cause le sommeil. Ce dernier mérite notre entière attention, car il est bien fondamental, et attaqué. Il est l’un de nos besoins naturels dont découle un grand nombre de fondements de notre société, parce qu’il nous rend égaux face à la menace que nous exerçons les uns sur les autres. Les forts dorment aussi : et c’est la nuit que les faibles, ceux qui n’ont pas de leur côté le muscle, rusent. La nuit, Ulysse crève l’œil du cyclope, et Pénélope défait sa tapisserie pour faire attendre ses prétendants. L’égale capacité de nuire qu’implique le sommeil est à la base de l’acceptation du contrat social, car eux aussi en ont besoin. Biologiquement, il est aussi le seul véritable moment de la récupération physique et mentale qui nous permet de faire le tri des informations reçues durant le jour (ce serait la fonction des rêves). Les injonctions à travailler, à sortir et à consommer aussi la nuit sont alors une remise en cause de cette égalité de fait face au sommeil. La nuit, dernier bastion de l’improductivité, est attaquée.

Et dénoncer la diurnisation de la nuit comme processus qui introduit la productivité là où elle n’était pas encore, ça ne signifie pas dire que cela permet à tout le monde de profiter de la sécurisation qui en est le pendant. Mais ça pousse à poser la question : à qui profite le “crime” de la mise à mort de la nuit ? Car opposer le jour et la nuit comme espace du travail et espace du loisir, c’est gommer tout un pan de la réalité, sur lequel la société repose en réalité : le travail de nuit, précaire s’il en est. Tout ce que l’on veut cacher, les activités de nettoyage, la prostitution, l’économie souterraine. Il est cinq heures, Marseille s’éveille, et les fêtards rentrent chez eux. Mais sur leur route, ils ne croisent pas seulement ceux qui quittent leur foyer pour commencer leur journée. Ils croisent aussi la cohorte de ceux qui n’ont pas encore fini leur nuit de labeur et qui bientôt, comme eux, rentreront chez eux. S’ils le peuvent.




Pour aller plus loin :
IAM, “Marseille la nuit”, L’école du Micro d’Argent, ℗ 1998 Côté Obscur, licence exclusive Parlophone / Warner Music France, a Warner Music Group Company https://www.youtube.com/watch?v=4Vyij7k-GTw
Charles Baudelaire, L’Examen de Minuit, Les Fleurs du Mal, 1868
Berguit, Jean-Noël. « L'histoire de l'homme à travers la nuit », VST - Vie sociale et traitements, vol. no 82, no. 2, 2004, pp. 23-28. https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2004-2-page-23.htm
Luc Gwiazdzinski. La nuit, dernière frontière de la ville. Editions de l’Aube, 256 p., 2005, Monde en cours, Jean Viard assisté de Hugues Nancy. halshs-00642968 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00642968/file/La_nuit_derniere_frontiere_de_la_vi.pdf
Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l'esprit. Suivi de "Sociologie des sens", Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, 107 p., trad. J.-L. Vieillard-Baron et F. Joly, préf. P. Simay, ISBN : 978-2-228-90887-0. https://journals.openedition.org/lectures/11348


CHARLOTTE SMIDT : NUITS INTIMES
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Charlotte Smidt, jeune artiste de la scène Marseillaise, explore le monde de la nuit. Elle recueille des témoignages, elle vole des moments et entre dans l’intimité de personnages qu’elle croise au cours de ses soirées, de fêtes. Ce qui l’intéresse, c’est de saisir des traces, sensibles, de ce que nous sommes quand nous baissons la garde.


Charlotte Smidt, 2018-2019




Mais que fait Charlotte Smidt ?

    C. Smidt n’a pas besoin d’aller chercher ses modèles et ses personnages dans les recoins les plus cachés de la ville : ils l’entourent, ce sont ses ami.e.s, ses compagnons de soirées, qui nous disent tous quelque chose de nous, et du contexte socio-urbain dans lequel évolue la jeunesse aujourd’hui.
A travers des stéréotypes parfois assumés, comme la figure de la cagole, elle cherche à montrer la diversité des façons d’être. Cette catégorie bien marseillaise de la jeunesse l’inspire pour la manière dont elle investit l’espace, s’imposant et se faisant remarquer par son style, comme refus d’une domination symbolique, d’une injonction à la sobriété, à la raison, au minimalisme. Souvent composé de couleurs vives à l’opposé de l’omniprésente sobriété vestimentaire, le style de la cagole représente alors chez C. Smidt un idéal de liberté de moeurs, en osant se montrer, pour elles-mêmes, de jour comme de nuit.

Ses dessins, comme des illustrations grotesques d’un quotidien nocturne grossi à la loupe, captent les moments de pause, de discussions en forme de bilan, qui peuvent survenir dans la fête. Au cœur d’une soirée au rythme effréné, on suspend soudain la danse pour se recentrer sur qui nous sommes...pour mieux l’oublier aussitôt. Du dessin, à la photographie en passant par le format vidéo, l’oeuvre de Charlotte transcende les supports, façonnant le monde qui l’entoure, qu’ils soient paysages urbains ou instants vécus.

Ces oeuvres livrent un récit sensible qui se construit au fil de la narration, et qui donne finalement à voir le lien entre la parole et le réel: ces derniers deviennent de véritables dessins de vie(s).
Les creux, les interstices, les pauses, le calme avant la tempête, sont autant d’instants souvent négligés mais pourtant constitutifs de ce qu’est la fête, et qui offrent un répit dans la violence de la nuit. C. Smidt les transcrit, et les élève ainsi au rang de symboles de la jeunesse.






M.A.P”, 2019


“ Célia et moi”, 2019




Mais qui est Charlotte Smidt ?

    Elle arrive à Marseille dans sa prime jeunesse, après avoir vécu quelques années dans les Caraïbes. Si elle étudie le graphisme à l’EPSAA, à Paris, où elle vit depuis 3 ans, c’est à Marseille qu’elle est le plus attachée (et on ne saurait la contredire), et où se mettent en scène les souvenirs de l’adolescence. C’est cette ville qui l’a vue grandir et se construire, au fil des rencontres, celles de passage comme celles qui durent. L’amitié est en effet pour elle une chose très précieuse, qu’elle cultive avec soin. Elle admire ses amis pour la diversité de leurs manières d’agir, de penser, de raconter leurs histoires, qui font d’eux, peu à peu, ses muses. Son envie de transcrire les moments qu’ils partagent est une source importante de son travail, entre fous rires, banalités, quotidien partagé et disputes éphémères.
Les amitiés se construisent alors, au sein d’un milieu urbain auquel elle veut rendre hommage. Au fil de ses équipées nocturnes, les lieux de la fête quadrillent la ville : le long du Boulevard Baille, autour du Vieux Port, des longues nuits aux Docks des Suds, ou au Cabaret Aléatoire. Parce que c’est l’une des villes les plus étendues de France, et qu’après une heure du matin on ne peut plus bouger qu’à pied, la nuit en ville se déroule au rythme des pas et des rues que l’alcool aide souvent à ne pas sentir passer. Au sein des espaces plus intimes aussi, loin des foules, lors des longues soirées en ne faisant absolument rien d’utile, parce que c’est parfois justement nécessaire, sur les balcons des trois fenêtres. Marseille, pour C. Smidt, est une ville entre nostalgie et redécouverte permanente. Les mêmes lieux, à l’infini, lorsqu’on peut  “redescendre”: la Plaine, le Cours Ju, le Parc Borély ou les Goudes.
En somme, parce que Marseille est ce qu’elle est, et que quand on est jeune et qu’on sort on doit se démerder, mais que c’est aussi ça qu’on cherche, cette ville a fait d’elle la personne qu’elle est aujourd’hui.




Pour voir plus de travaux de C. Smidt : Charlotinaa et son site internet

(C’est Raphaël Royer qui a réalisé et monté cet entretien)



LA PLAINE/LE COURS JULIEN :
LES HEURES SENSIBLES

Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Le Cours Julien, la Plaine. Deux lieux emblématiques et chargés de représentations lorsque l’on veut parler de la nuit à Marseille. Géographiquement proches, mais pourtant distincts, comme remplissant des fonctions différentes au sein des flux de circulation de la nuit. Ils ne sont bien sûr pas les seuls : il ne s’agit pas de nier au Camas, à Longchamps/Réformés ou au Vieux Port leur statut de pôle de la vie nocturne. Mais quand il s’est agi de faire un choix, c’est vers eux que nous sommes allés. Nous sommes convaincus que cette ville est le théâtre de profondes mutations – mais peut-être l’a-t-elle toujours été – et que ces dernières sont particulièrement visibles la nuit, là, au croisement des 1er, 5ème et 6ème arrondissements.
Ecrire à leur propos n’est pas simple, en partie parce qu’il est difficile de décrire objectivement un objet que l’on a chargé de signification, de sens, individuellement. Alors il a été décidé que cet article, plus que tout autre, ne pouvait résolument pas être écrit en adoptant un point de vue totalement externe. Ce quartier, c’est celui de la fête, si on n’y habite pas. Une fête un peu particulière, un peu carnavalesque et grotesque, enfin, ça dépend des soirs. En tout cas pour l’instant. C’était comme ça avant le mur de la Plaine, ça l’est toujours sur les graviers des travaux, et le Cours Ju est plus animé que jamais, en ce mois de juin.

Comment décrire le “Cours Ju”, La Plaine ? En regardant les avis laissés sur Trip Advisor, sur le 35ème lieux à voir sur 237 à Marseille, et noté 4 sur 5 étoiles, le Cours Julien apparaît comme un quartier bobo, celui des artistes et des musiciens, lieu de la vie nocturne marseillaise à ne pas rater lors d’un séjour. Le
street art ornant les murs, les petits restos sympathiques rendent dans bien des avis un aspect convivial et font de cet endroit le “quartier branché” de la ville. Mais, plus surprenant, il est aussi considéré comme un quartier faisant office de “village provençal typique” au cœur de la ville. Ce n’est pas le Panier ? Non, et certaines personnes sont bien déçues de ne pas retrouver un “petit plus belle la vie” mais une place, quoique vivante, pleine “d’oiseaux bizarres, d'énergumènes et de dealers”. Car c’est cela aussi qui transparaît, la saleté, l’alcool et “les clodos”. Et ne parlons pas de La Plaine, qui n’est pas répertoriée sur ce site. Un coup d’oeil aux contributions apportées à la cartorgraphie de la Plaine et du Cours Julien sur OpenStreetMap rend d’ailleurs assez bien compte des différences d’intérêts économiques que représentent les deux espaces.



Source : OpenStreetMap France



De même, le rapide relevé de ces commentaires et différents avis montre l’ambivalence profonde de ces quartiers. Considérés par les uns comme lieux de vie et de festivités, la journée en café comme le soir dans les bars, et par les autres comme endroits mal famés grouillant de rats et autres ribambelles de déchets et de fluides corporels en tout genre. Mais alors comment les qualifierait-on, nous les habitués, pratiquant ces lieux quasi quotidiennement ? Ces lieux qui remplissent de multiples fonctions : détente après une dure journée de travail, simple passage, vie quotidienne.

De ce qui transparaît, dans notre vécu et notre perception, ils apparaissent comme effectivement peu sûrs, lorsqu’on est seul, et dont les rues sont les témoins de fins de soirées difficiles, entre odeurs d’urine et de poubelles. Mais surtout, tellement plus que cela. Certes, ces éléments sont réels mais l’ambiance que cet endroit dégage le fait vite oublier. Chaleureux. C’est le mot qui revient le plus dans les discussions qui décrivent l’endroit, une place pour décompresser, rencontrer des gens et se retrouver.
C’est un lieu que l’on porte en nous pour peu qu’on ait pris le temps de l’apprécier pour ce qu’il est, devenant peu à peu un emblème de ce que l’on aime à Marseille, une diversité des profils, allant de bobos à piliers de bars en passant par les étudiants.

Jusqu’ici, peu de distinctions entre Plaine et Cours Julien, on passe d’un bar à l’autre sans vraiment y penser et il y a un va et vient permanent entre les deux endroits, ce ne sont pas des unités closes. Pourtant du mouvement, il y en a aussi beaucoup à l’intérieur de chaque quartier. Les travaux de La Plaine, si clivants, qui ont suscité tant d’oppositions, ont bel et bien eu lieu et changent le paysage de manière radicale. A la place d’un parc pour enfant, un mur.

Et quel symbole que la construction d’un mur... Sur la terrasse du bar le Petit Nice, un vis-à-vis lourd de sens, celui d’une possible gentrification, d’une rénovation qui peut être était nécessaire, mais néanmoins difficile pour les habitants. Et pourtant, cela entraîne également de la créativité, celui des graffitis revendiquant la liberté ou affichant des slogans féministes aux côtés de ceux réclamant “Gaudin démission”.




La Plaine, la nuit. Photo : Lisa Birgand




  
    Les lieux de vie nocturne en ont certes été affectés, mais sont toujours remplis, les habitués viennent toujours, qu’il vente ou qu’il pleuve, se retrouver autour d’un verre, parlant de quotidien, de politique, de philosophie, jouant aux cartes, aux échecs, comme si de rien n’était. Réinvestir, réinventer l’espace: les travaux avancent, le mur s’effrite, des grillages le remplacent, ouvrant une vue sur le sol retourné et sur la progression de ceux-ci. Les trottoirs forment maintenant un labyrinthe, le flux de piétons fait des détours improbables, et là, sur ce chemin, un barbecue sur “la plage” de la Plaine et des habitants qui se retrouvent.




La Plaine, la nuit. Photos : Lisa Birgand



    Bon. L’érection du mur de la Plaine a découlé d’un long processus, qui s’est soudain accéléré et matérialisé en octobre dernier. Cela semble incompréhensible, tant le symbole est violent, laid et imposant. Un mur, mais contre qui, contre quoi ? Veut-on empêcher quelque chose d’entrer, quelque chose de sortir ?
La vocation des pouvoirs publics est, au fondement du système politique, de garantir l’amélioration, ou du moins de maintenir à un niveau satisfaisant, la qualité de la vie de leurs administrés. Certes, mais une fois que l’on a dit cela, se pose la question : de quoi est faite la qualité de vie ? Qu’est-ce que, en fait, le bien commun ? Par quels moyens atteint-on ce bien commun ? Et qui détermine tout cela ?

On peut mettre en place des outils participatifs, en vue d’une requalification qui prenne en compte les usages de ceux qui vivent ou plus simplement pratiquent ces espaces. Ou bien, on peut prioriser une stratégie de “requalification de l’espace public”, assumée comme une “reconquête” et décidée en groupe restreint composé d’experts, et répondant à une stratégie foncière vieille comme les villes, et dont les résultats sont presque toujours catastrophiques.
Il est vrai que l’intégration des logiques de participation citoyenne par un nombre croissant d’institutions locales pose un grand nombre de questions, de leur efficacité réelle (à l’échelle internationale, même l’expérience de Porto Alegre présente un bilan mitigé sur le long terme) au but même de leur mise en place (elles peuvent jouer le rôle de légitimation de grands projets urbains qui seraient de toute façon exécutés, comme en donne fortement l’impression l’opération de médiation menée par l’Etat à la Joliette, dans le périmètre d’Euromed). Mais elles ont cependant le mérite de donner à croire - ou de montrer, pour les plus optimistes - que les dirigeants locaux savent d’où est issue leur souveraineté, et pourquoi (pour qui) ils exercent un mandat. Au moins, on ne peut pas parler de négation de la démocratie.

Se dessine peu à peu ce qui s’est passé place Jean Jaurès.

A la Plaine, les outils de la participation citoyenne n’ont pas été déployés. Dès 2015, la rénovation fait l’objet de crispations entre certains habitants et les pouvoirs publics. La Mairie, la Métropole (dont le contrôle revient à M. Gaudin dans les deux cas, à l’époque) et la préfecture envoient régulièrement la police chasser des “piques niques de résistance” au moyen de gaz lacrimogènes. Trois ans plus tard, on fait surveiller l’abattage des arbres de la place par les CRS. Enfin, on construit le mur. Ces exemples, violents s’il en est, montrent simplement combien les pouvoirs locaux, à Marseille, assument qu’ils ne défendent pas les intérêts de tous leurs administrés, mais bien plutôt, en priorité, ceux  de leur électorat, dont les caractéristiques sociologiques ne correspondent pas vraiment à celles des habitants de la Plaine qui contestaient le projet de la Soleam. D’une manière ou d’une autre, celui-ci aura lieu. En un sens, il est probable que les travaux qui se déroulent sur la place encore aujourd’hui aboutissent à une hausse de sa fréquentation lorsqu’ils seront terminés. Ils provoqueront sans doute une forme d’ouverture à marche forcée de ce quartier, aux touristes et à des Marseillais qui n’ont pas encore l’habitude de s’y rendre. Si les usagers actuels y perdent quelque chose, tant pis, puisque les travaux ne s’adressent pas à eux.

Il demeure une seule petite énigme : une requalification était sans doute nécessaire, ne serait-ce que parce qu’on ne peut évacuer l’agrument de la sécurité et de l’hygiène de la Place. Et pourtant, le Cours Julien présente peu ou prou les mêmes problématiques, de relâchement social à la tombée de la nuit, avec ses hordes de fêtards et d’imbibés. Pourquoi ne subit-il pas le même sort ?
Peut-être qu’on ne rénove pas le Cour Ju parce qu’il a une image d’authenticité, commentaires et notes numériques à l’appui. La reconnaissance de son esprit convivial par les plateformes de recommandation semble l’exempter d’aménagements urbains spécifiques de la part des pouvoirs publics. Par contre, La Plaine, dont l’absence sur ces mêmes plateformes de notations ressemble à un vide géographique dans la constellation des “likes”, semble un élément de plus pour légitimer les rénovations violentes. Les acteurs de la convivialité représentent un intérêt économique moindre. Sauf s’ils plaisent aux touristes.



Pour aller plus loin :
- OpenStreetMap France https://www.openstreetmap.fr/

- Leubolt, Bernhard, Andreas Novy, et Joachim Becker. « L'évolution des modes de participation à Porto Alegre », Revue internationale des sciences sociales, vol. 193-194, no. 3, 2007, pp. 489-504. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2007-3-page-489.htm




LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE ZAZA:
LA PLAINE


[Zaza a 25 ans, et il a tellement parcouru la Plaine qu’il peut nous y amener les yeux fermés]

    “Ya énormément à dire sur la Plaine, mais déjà je pense qu'il est important de préciser que j'ai toujours vécu à Marseille, la Plaine (et dans son ensemble aussi le Cours Julien qui est pour moi un grand ensemble, je fais pas vraiment de distinction entre les deux) est un quartier que je fréquente autant pour travailler que pour sortir depuis plus de 10 ans.


On peut pas parler du "problème" de la Plaine, à mon sens, sans l'intégrer dans ce qui semble être un projet plus grand, et qui est la rénovation des quartiers dit "populaires" du centre-ville. Le tout à grand renfort de gentrification.
Autant si rue de la République a été un échec cuisant de gentrification, les travaux à Noailles et la Plaine, la mise à mal des deux marchés, de ces deux derniers quartiers et même la zone Longchamps- Reformés ne présage rien de bon pour moi.
Petit à petit j'ai l'impression qu'on voit fleurir un tas de commerces et d'activités destinés à des personnes plus aisées, et que petit à petit ces personnes s'approprient l'espace qui était initialement occupé par les habitants et les usagers moins favorisés. En gros la définition même de la gentrification. On va pas parler du Panier ou du Port mais c'est globalement les mêmes problématiques.

La Plaine donc, est un quartier que j'ai vu évoluer depuis que je suis petit. J'ai l'impression qu'on trouve de moins en moins de petits commerces, d'artisans, d'endroits où le quartier peut se rassembler en tant que quartier. Déjà du fait des travaux qui ont fermé complètement le plus grand endroit de rassemblement du quartier, mais aussi de la violence que renvoie ce mur. C'est pas facile de voir cet endroit où j'ai trainé et passé un temps incalculable réduit a un tas de poussière et de gravas, réduit à un mur parsemé de graffitis...




Photo : Sarah Diep


Est-ce que le prix de ce mur aurait pas servi à rénover quelques bâtiments ? Ou le prix global des travaux en fait. Est-ce que c'est pas plus important d'avoir des maisons où les gens peuvent vivre dans des conditions décentes ? C'était plutôt ça la priorité pour moi.
Je me fais pas d'illusion sur le fait qu'il faut pas attendre que les politiques pensent à ça mais ça n'en reste pas moins triste.

C'est dommage d'avoir viré le marché à la Plaine. "Depuis 1892 se tient l'un des marchés forains les plus populaires de la ville", comme on peut le lire dans un flyer de la RTM... C'est dommage de savoir que juste une partie des commerçants ont été "relogés" sur d'autres marchés... Et quand je dis ça, personnellement, le marché de la Plaine je pense que j'ai dû le faire une fois depuis que je suis gosse, j'ai juste jamais vraiment pensé à faire un tour là-bas car pour moi c'était une de ces choses tellement évidentes que je pensais pas qu'ils le vireraient avant que je passe faire un tour. C'était quelque chose d'acquis, en quelque sorte. La Plaine ne pouvait pas aller sans son marché, sans le mec qui fait la paella, sans les vendeurs qui parlent fort, sans la petite vieille qui vend les citrons et les herbes, sans les étalages de vêtements, sans les stands où tu trouves de tout... Sans les éboueurs qui nettoient musique à fond, sans les gens qui viennent récupérer ce que les commerçants ont laissé sur place, sans cette horreur des sacs plastique qui se coincent dans les arbres, mais qui dans le fond avait aussi son charme (un charme typique de la Plaine) et tout ça autour d'un parc pour enfants à moitié glauque àmoitié cool, où les enfants jouent certaines heures, quand d'autres sont déjà à la bière. Mais dans le fond tout le monde s'entendait bien, tu faisais pas chier ton voisin, il venait pas te faire chier et tout le monde cohabitait, et ça donnait un peu de charme à cette place.





    Mais revenons à notre marché. C'était un marché important pour le quartier, un marché où tu pouvais trouver tout et n'importe quoi à petit prix. Et à la place on va te mettre quoi maintenant ? Des fruits bio et des arnaques pour touristes... Je sais ça a l'air plutôt réac' de dire ça, mais j'ai rien contre le bio, loin de là. J'ai juste des priorités qui sont celles de penser au groupe avant de penser aux individualités. Premièrement, entre nous, je préfère le local non bio plutôt que le bio de l'autre bout du monde, un détail certes, mais pas tant que ça. Déjà tu fais travailler la région mais aussi tu utilises moins d’énergie pour le transport (pour citer que ça).
Mais ce que je trouve important surtout avant de penser au bio ou au local, c'est penser à celles et ceux qui étaient bien contents de trouver des produits peu chers, bio ou pas bio. Le bio tu peux l'acheter ailleurs si c'est ça que tu cherches. Alors que ce rassemblement de bonnes affaires utiles à des habitants et des usagers d'un quartier, eh bien c'est plus difficile à trouver et d'autant plus quand on en rajoute et qu’on vient déloger aussi le marché de Noailles.

Et puis les travaux se répercutent sur le chiffre d'affaire des commerces autour, ça, c'est un fait. Mais c'est aussi un moyen de virer les commerces les plus fragiles. A un moment si ton affaire était pas forcement au top, on te met une bonne grosse dose de travaux et on attend. Si t'as résisté à ça, eh bien tu peux sûrement rester. Sinon on te remplace et en général on met quelque chose en accord avec cette nouvelle place, donc avec un plus grand "standing". Et on recommence, mais avec les habitants, dans le sens où tu te trouves face au même problème. Quand à un moment t'es entouré que de commerces dont les prix sont plus ceux du quartier que tu as connu, que l'immobilier augmente à cause des travaux tu vas avoir du mal à joindre les deux bouts. Et finalement tu vas partir du quartier pour laisser place à quelqu'un qui aura un plus gros compte en banque.

C'est un peu le serpent qui se mord la queue.

Ou alors ya la solution plus radicale, virer les gens ou les commerces sous prétexte de sécurité des immeubles. Dernier exemple en date, l'évacuation de la boulangerie du 61 Jean Jaurès alors qu'il n'y a eu ni passage d'expert ni arrêté de péril... Tu vires une boulangerie de quartier, tu mets 6 personnes au chômage. C’était la boulangerie qui fournissait la farine pour le carnaval en plus, pour moi c'est un symbole fort... Après il faut pas s'étonner que les habitants aient la haine, franchement ils s'attendent à quoi ? La mairie débarque, avec une pseudo consultation plutôt foireuse, qui prend pas en compte l'avis des habitants et usagers, elle commence les travaux, elle te met un mur en plein milieu... Et après, elle se sert d'évènements comme l'écroulement d'immeubles pour virer petit à petit... Et franchement je ne vois pas trop ce qu’on peut faire contre ça. Je dis pas que les manifs, les réunions et tout ce que les gens ont mis en place a servi à rien, mais tu te bas contre qui ? La mairie, les pouvoirs publics et des grosses entreprises de rénovation...
Donc il faut bien se rendre à l'évidence que c'est chaud pour la Plaine. J'attends et j'espère que ça sera pas ce que je pense, mais ça fait un moment que j'ai fait mon deuil de la Plaine, entre nous. Adieu les bancs, adieu la vraie sardinade du premier mai, adieu les longues nuits d'été à siroter de la bière souvent trop chaude, adieu le marché haut en couleurs... C'est aussi dommage d'avoir viré les bancs que tout le monde affectionnait. Ou en tout cas que j'affectionnais. On a tous, en été, trainé sur les bancs parce qu’il faisait trop chaud ou qu'on avait pas envie de payer une bière au bar, et qu'on voulait juste une canette, profiter entre amis. Ça sera surement encore possible, mais j'ai un peu le sentiment qu’en aseptisant tout ça à coup de rénovation, on va avoir un endroit très froid et monotone...

Dans tous les cas il y aura plus cet esprit typique de la Plaine.
C'est aussi dommage de prendre comme argument que ça va améliorer la "sécurité" pour justifier cette rénovation. Je pense pas que la Plaine était un endroit plus dangereux que le Port par exemple. Par contre, c'est sûr que c'est un endroit plus compliqué à surveiller et contrôler pour les pouvoirs publics.
Du coup on rénove, on augmente les prix, on vire quelques commerces pour mettre la pression, on vire le marché populaire et plus ou moins dans le même temps les gens qui vont avec. Petit à petit et de force on change le quartier.”

Zaza.

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N°3/JUIN 2020 : UTOPIES, DYSTOPIES 



ÉDITO / UTOPIES, DYSTOPIES

    Lorsque nous avons commencé à programmer le contenu de ce numéro, nous ne savions pas vraiment quelle serait son épine dorsale, son « sujet », dystopies et utopies comme concepts appliqués à la ville et aux campus en particulier. Nous l’avons d’abord construit autour de l’œuvre de Sara Fiaschi, et nous avons évolué vers le présent numéro en tâtonnant. Le texte qu’elle a produit nous a décidé. Il traite, notamment, de contrôle social, de travail, de transhumanisme.
C’est un texte typiquement dystopique. Ce que nous ne savions pas, c’est combien il allait s’avérer pertinent de réfléchir au concept de dystopie à l’heure où un virus est devenu presque un symbole du mode de vie urbain, un révélateur de nos pratiques, mais aussi des inégalités qu’elles produisent et qui sont propres à la manière dont elles s’organisent. Ce virus nous a aussi montré la capacité du Pouvoir à mobiliser un discours, moral, scientifique, politique, qui justifie l’abandon de très nombreuses libertés. Il nous faudra être attentifs pour que ces privations ne restent qu’exceptionnelles, et qu’elles ne passent pas dans le droit commun. Lorsque nous écrivions sur ce qu’est un campus, à Marseille, en France, ailleurs, nous avons adopté une grille de lecture qui souligne, met en évidence, les traces du Pouvoir, et comment il organise le contrôle dans l’espace et favorise la productivité des étudiants. Ces traces sont discrètes, mais visibles, si on est attentifs ; il faut l’être aujourd’hui plus encore.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone

Et pour réécouter la conférence avec Anne-Valérie Gasc et Eve Roy, et animée par Kelly Soulié sur le sujet, le podcast dispo ici :  Conférence “Dystopie Urbaine” - Coco Velten






@Lisa
@Lisa Birgand - Luminy
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À LA RECHERCHE DE L’UNIVERSITÉ :
UN ITINÉRAIRE UTOPIQUE EN PROIE À UNE MARCHANDISATION DYSTOPIQUE

Un texte de Maxime Lehmann, historien troubadour

   Héritier des projets éducatifs de l’Antiquité et des expériences des socialistes utopiques du XIXe siècle, le Vieux Continent est devenu un acteur majeur du capitalisme universitaire mondialisé. Alors que l’idée universitaire a toujours nourri les utopies concrètes, notre contemporanéité fait glisser l’idéal vers une marchandisation dystopique du savoir et de la connaissance. L’aménagement des territoires étant un enjeu majeur dans l’itinéraire de l’université, cette intégration de l’enseignement supérieur à la mondialisation néolibérale fait des vastes domaines universitaires des non-lieux standardisés aux normes esthétiques des plateformes du numérique.

***
 
Les expériences des socialistes utopiques à la source de nos universités contemporaines

    Le XIXe siècle est souvent présenté comme le siècle des idées avec la formalisation des grandes idéologies libérale et socialiste. La première génération de socialistes, dits utopiques, portait une attention particulière à l’éducation des masses prolétaires dans des espaces de vie communautaire. Leur idéal était de bâtir des communautés à taille humaine et harmonieuses. La géométrie de ces espaces se déployait dans un imaginaire où l’aménagement urbain conditionne les relations humaines pour atteindre l’idéal sociétal. Le système politique et le fonctionnement harmonieux de la communauté sont ainsi rendus possibles par le projet architectural dans son ensemble.1 Largement nourris par les phalanstères fouriéristes, on retrouvera cette même dynamique dans les campus universitaires du XXe siècle. Communautés extra-muros, organisation politique et sociale, planification économique, règles morales et éthiques, universalité, de nombreux liens de filiation existent entre les expériences utopistes de Fourier, Cabet, Saint-Simon, Owen ou d’Enfantin avec la construction des campus universitaires2. Ces pionniers ont ainsi renoué avec l’idéal platonicien de lieux d’études supérieurs construits en vases clos, à l'extérieur des villes. Éloignés des turpitudes des centres urbains, bénéficiant de calme et de verdure, ces espaces aménagés sont pensés pour être propices à l’apprentissage, la réflexion et l’enseignement.



@Lisa Birgand - Luminy


Cette période marqua profondément l’imaginaire occidental de ce que devait être une université. La pensée libertaire du XXe siècle prit le relais dans le portage de cet idéal universitaire. Ce renvoi de la vie universitaire en dehors des villes ne doit rien au hasard. Le milieu universitaire est pensé comme une communauté idéalisée où les murs, les courbes, les espaces conditionnent les comportements, les relations et le travail. Véritable lieu pour construire un homme nouveau, l’enseignant-universitaire devient un guide pour son disciple-étudiant. Le campus forme alors une élite universitaire protégée des affres de la cité devenue ville.  Formatage des esprits, des comportements individuels et des relations sociales par l’aménagement urbain ; volonté de créer un homme nouveau et de faire entrer toutes les dimensions de la vie dans un projet social ; on identifie parfaitement les dynamiques du XIXe qui avaient conduit ces expériences communautaires à basculer de l’utopie à des formes de dystopies totalisantes. Cet utopisme libertaire règnera jusque dans les années 1980 en culminant en 1968. Un rapport préparatoire à la construction du domaine universitaire de Sart-Tilman en Belgique en est évocateur :

« Maison du savoir acquis et dispensé, une Université doit être faite surtout pour la jeunesse, pour sa santé et pour sa joie autant que pour son travail. Sous la conduite des guides amis que ses maîtres sont pour elle, cette jeunesse a le droit d'y acquérir de claires et solides connaissances en même temps que l'art d'apprendre. Elle a aussi le droit, en s'y enrichissant d'expérience et de sagesse, de conserver ses enthousiasmes et ses curiosités. Loin des bruits de la ville, on a résolu de lui aménager au Sart Tilman les conditions adéquates à une vie collective harmonieuse et dense, à une vie où il y ait le moins possible de temps perdu, mais le plus possible de labeur efficace, de bon délassement et de repos réel. [...] C'est là aussi que se retrouveront avec, une élite universitaire consciente des responsabilités qui lui incombent à l'égard de la vitalité intellectuelle, sociale et économique de la ville, de la région, du pays et de l'Europe en train de se faire, tous ceux que leur profession, leurs devoirs ou leurs goûts désignent comme les animateurs de la vie culturelle liégeoise. »3



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La désillusion de la fin des Trente Glorieuses, la mondialisation néolibérale et la construction d’un capitalisme universitaire ont mis fin à cette utopie libertaire. L’urbanisme de cette période, qui acheva les campus et autres domaines universitaires, n’avait ainsi plus la même conception en faisant du fonctionnalisme de l’espace le principe essentiel aux aménagements. Les espaces universitaires ne sont plus considérés comme des lieux à préserver du tumulte des villes mais comme des ensembles péri-urbains à intégrer aux dynamiques de métropolisation. Entre béton, parkings généralement vides, logements étudiants et bâtiments souvent inadaptés à la massification des systèmes d’enseignement supérieur, le rêve de domaines universitaires réunissant “les conditions adéquates à une vie collective harmonieuse et dense” s’est alors éloigné.

Émergence d’une économie de la connaissance mondialisée

Les années 1970 et 1980 ont été marquées par la fin des dépenses illimitées des États, et cela valait également pour le système éducatif. Au même moment, on massifiait l’éducation et l’enseignement supérieur, ce qui nécessitait des investissements conséquents pour garder à niveau les infrastructures et les adapter aux nouveaux besoins des populations. Ces investissements, d’ordinaire publics, se sont privatisés. En effet, dans la mondialisation néolibérale naissante, les universités devaient se mettre au pas en rejoignant de vastes pôles de compétitivité incluant les universités rassemblées en domaines ou campus. L’accélération de la construction européenne entraîna alors un bouleversement des systèmes d’enseignement supérieur des pays membres, pour devenir compétitifs sur le marché mondial de l’économie de la connaissance.



@Lisa Birgand - Luminy


Cette tendance à la marchandisation du savoir4 est commune à un grand nombre de pays dans le monde. En effet, le savoir devant contribuer à la sphère marchande de l’économie, il est désormais jugé à l’aune de son utilité. Les universités les plus innovantes mais surtout celles qui s’adaptent le mieux aux besoins économiques sont alors récompensées par la captation d’investissements publics-privés. La recherche est devenue la première victime de ces dynamiques. Si les chercheurs souhaitent voir leurs activités financées, ils devront : participer à toutes sortes de colloques proches des acteurs économiques, répondre à des appels à projets, devenir des collaborateurs privilégiés des entreprises. Finalement, le métier de chercheur devient celui d’un chargé d’études prospectives. Il en est de même pour les étudiants invités à rationaliser leurs parcours et donc à suivre des cursus en lien avec l’entreprise. On n’étudie plus pour acquérir de la connaissance mais pour obtenir un emploi. Une notion de retour sur investissement devient centrale à mesure que les étudiants sont forcés à payer des sommes astronomiques pour leurs études. On ne s’étonnera pas que la filière bénéficiant le plus du programme Erasmus soit celle du « business, administration et droit »5.



@Lisa Birgand - Luminy

En harmonisant les systèmes d’enseignement supérieur des pays membres de l’Union Européenne, le processus de Bologne a surtout formalisé le marché universitaire européen. Par l’adoption continentale de la reconnaissance des diplômes Licence - Master - Doctorat, l’enseignement supérieur du Vieux Continent plongeait dans la concurrence internationale des universités. Depuis les années 1980, de nombreux classements internationaux des établissements de l’enseignement supérieur commencèrent à être publiés. Cela participera à hiérarchiser les universités entre celles de rang mondial, destinées aux élites mondialisées et les autres qui devront tout faire pour monter dans le classement, souvent par la mise en œuvre des politiques néolibérales. À cette fin, la “modernisation” des universités verra une gestion managériale s'immiscer dans la gouvernance du supérieur. 

Un aménagement universitaire standardisé

Rivaliser sur le terrain universitaire avec les autres espaces continentaux par le biais de “clusters”, voilà le projet néolibéral pour l’université. Rassemblant industries, entreprises de services, recherche et enseignement, cette marchandisation a un impact évident sur l’aménagement des territoires de l’enseignement supérieur. Certains espaces sont mis au goût du jour (infrastructures modernes, écrans plats pour habiller les établissements, espaces de co-working, incubateurs de start-ups ou fablab). L’étudiant est ainsi préparé à devenir un entrepreneur. Tout est pensé pour faire de ces lieux de véritables utopies néolibérales : des sas de liaison entre le capitalisme universitaire et le marché mondial.



@Lisa Birgand - Luminy

Le concept de non-lieu prend alors tout son sens lorsqu’il est appliqué aux universités du XXIe siècle. « Espaces fonctionnels nés de la mondialisation »6, les universités sont standardisées et déshumanisées par un aménagement moderne en rupture avec les lieux « anthropologiques ». Aux gares, aéroports ou centres commerciaux, s’ajoutent ainsi les établissements du capitalisme universitaire. Dans cette uniformisation du monde, le design de ces non-lieux est dominé par les normes esthétiques des plateformes du numérique7. Formatant toujours plus les espaces pour les adapter à l’économie, on risquerait bien d’accentuer cette fameuse crise de la culture et de l’éducation8. Il est décrit depuis quelques décennies comment cette rupture de la transmission des savoirs s’est creusée au profit du développement d’un capital humain standardisé et préparé à son exploitation par « les eaux glacées du calcul égoïste »9. Ou plutôt par la Main Invisible amenée à l’université… Pourtant, loin d’être un état de fait, cette dynamique repose sur des choix politiques de plus en plus soumis aux diktats économiques et loin des attentes de la démocratisation d’un enseignement supérieur de qualité pour tous.


Pour aller plus loin :

1« Histoire des idées politique – La pensée politique occidentale de l’Antiquité à nos jours », Olivier Nay, Armand Colin, 2016

2« De l’utopie au non-lieu. Genèse d’un campus : le « domaine universitaire de Sart Tilman », Fabienne De Met, Pascal Durand, Yves Winkin, Laboratoire d’anthropologie de la communication de l’Université de Liège, 1996

3« Cahiers du Sart Tilman n° », ULg, Liège, 1967

4« La dérégulation universitaire. La construction étatisée des « marchés » des études supérieures dans le monde » Christophe Charle et Charles Soulié (dir), Syllespse/M Éditeur, 2015

5« La mobilité étudiante Erasmus + - chiffres 2015/2016 » ( https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T826/la_mobilite_etudiante_erasmus_dans_l_enseignement_superieur/ 

- 6« Non-lieux et hyper-lieux », JBB, Géoconfluences, 2017


- 7« Welcome to AirSpace », Kyle Chayka, The Verge, sans date

- 8« La crise de la culture », Hannah Arendt, 1972

- 9« Le manifeste du parti communiste », Karl Marx et Friedrich Engels, 1848



SARA FIASCHI : “COMPOUND”
Notice : Agathe Mattei ; Texte : Sara Fiaschi

  "Au départ des questionnements qui nourrissent mon travail, il y a ce mot valise «Nature», qui renvoie à la question de l’anthropisation de notre environnement. Un environnement en perpétuel mutation, qui convoque différents degrés d’artifices chez les êtres vivants et qui fait ressortir des situations équivoques : entre la science et la science-fiction, l’ordinaire et le grotesque, l’amateur et le spécialiste. L’enjeu se situe entre l’aspect scientifique et l’aspect fictionnel des choses, de souligner comment ces deux tendances permettent de créer une forme de récit qui constitue ce qu’est la nature: un savant mélange de croyances et de faits. Au travers différents domaines comme la biologie, la science-fiction, la géologie, les jeux vidéos sandbox, les road-movies, j’essaie de créer un vocabulaire de formes issu de ces grands ensembles pour réaliser mon paysage idéalisé, qui comme Nature Rature est un ensemble de sculptures s’inspirant de formes organiques et géologiques constituant un inventaire protéiforme qui scénarise un récit potentiel sous forme de micro-scénettes.
Prêter une voix, fictive et potentielle, c’est ce qui m’intéresse avec le discours sur la nature. C’est de faire parler la matière ou ceux à qui on ne prêterait une voix ; comme dans mon texte La Réserve, qui, entre récit d’expérience et fiction, traduit la vie de mouches drosophiles et OGM. Je joue à être une phénoménologue, une magicienne, une poète, une chercheuse sans science, une dresseuse de puces sans puces."






Voilà comment Sara nous décrit son travail, et voilà ce qui nous a intéressées, dès nos premiers échanges. De l’idée initiale de travailler ensemble autour du concept de nature, dans un lieu justement en profonde tension entre environnement protégé et urbanisation, production et transmission de savoir et logiques de conditionnement, nous avons progressivement dérivé vers l’idée de dystopie, de production d’idéologie et de basculement dans l’aliénation. Alors, nous avons articulé tout le numéro autour du texte qu’elle a écrit, fruit de ces réflexions. Ce texte s’appelle Compound, et il cristallise les enjeux de définition de ce qu’est encore le bien commun que l’on appelle éducation, des espaces où elle est pratiquée, et de la temporalité dans laquelle on l’inscrit : c’est un texte dystopique, mais ce n’est pas de la science fiction.


Instagram : Sara Fiaschi
Site internet : http://www.sara-fiaschi.fr/


Iconographie, de gauche à droite :
Nature Rature, 2018-2019 ; Vai!, 2016 ; Image extraite de la vidéo Can we do it?, 2018 ; La Réserve, 2018.
Pour aller plus loin :





***
Compound


Elle venait de passer le PC sécurité : son empreinte digitale, la forme de son iris, une fois scannées, avaient rejoint la base de données d’InCorp+Partners. Un fragment d’elle-même était devenu partie intégrante d’un catalogue d’identités digitalisé, d’un annuaire de ceux qui n’ont plus le choix. Ceux qui s’aventuraient jusqu’à Luminy ne s’y trouvaient pas par hasard, mais plutôt parce que la vie ne devait pas être une lutte, ou qu’ils avaient lutté pour prendre part à celle-ci. Elle passa la première enceinte circulaire qui entourait la totalité du pôle de recherche et développement ; environ vingt-cinq hectares de terrain comprenant une pinède sèche, qui, après de nombreux incendies, dévalait des troncs calcinés en langues noires cristallisés par le sel, jusqu’au bord des eaux vertes de la mer. L’espace que recouvrait l’entreprise, ou plutôt le territoire qui était le sien, ce compound nord-méditerranéen, était un labyrinthe abrité par plusieurs enceintes circulaires qui régissaient l’accès à ses différents organes : le noyau étant réservé à une élite. L’enceinte extérieure, qui descendait en zigzaguant à travers les masses rocheuses jusqu’à l’ancien port, ressemblait étrangement à la Grande Muraille de Chine qui aurait préféré le béton armé à la pierre de taille.





Allant vers l’Hexagone, un espace de rencontres et de conférences, elle appuya son index sur une surface de verre micro-ventilés où des capteurs optiques, rugissants de lumière, lui offrirent l’accès à la salle. La scène s’éclaira d’un halo qui inondait les épaules d’un homme mince au visage fin, aux yeux perçants et aux mains agiles. La lumière allait croissante et bientôt chaque partie de son corps qui avait été découpée apparaîtrait unie au cœur de l’aura. Cet homme, elle le reconnaît bien, c’est Liam Fodden, le PDG d’InCorp+Partners, venu accueillir les novices, ceux qui débutent au sein l’entreprise et découvrent pour la première fois le compound. Elle l’a vu à la télé, sur les réseaux sociaux, sur les derniers panneaux d’affichages publics qui n’ont pas été ravagés par les appels à la haine, les slogans anarchistes ou anti-capitalistes devenus monnaie courante en ce début de siècle. Un tonnerre d’applaudissements se fit entendre sous le dôme de l’Hexagone, la verrière armée laissait apparaître un ciel triste qui contrastait avec l’enthousiasme de la foule. « La génétique ne ment pas et c’est pourquoi nous sommes aujourd’hui réunis. Tous et toutes avez passé les tests de sélections durant ces deux derniers mois, merci de votre persévérance, merci d’être qui vous êtes ! » Cent cinquante personnes étaient réunies face à Liam Fodden, cependant chacune d’entre elles semblait appartenir à un présent où la fin des temps venait d’être annoncée, car ce prêche ne faisait qu’éloigner la perspective d’un futur où la prédiction génétique ne serait pas devenue la norme. Nina était en extase, elle avait été choisie. Son futur à elle sera radieux, son futur sera l’avenir : elle pourra vivre un épanouissement sur le long terme, satisfaisant ses besoins à la hauteur de ses attentes, sans contrainte, sans négociation, sans heurts susceptibles de venir  corrompre son devenir. Sa vie jusqu’alors avait été faite d’une suite interrompue d’obstacles que cette histoire permettait de clore sur le champ. « InCorp+Partners s’engage à ce que vous puissiez bénéficier de la sécurité alimentaire, de l’accès au logement, mais également l’assurance d’avoir une communauté à vos côtés qui vous accompagne et vous challenge dans votre progression dans l’entreprise. Votre entretien et votre génotype nous ont indiqué votre signature, grâce à InCorp+Partners vous pouvez maintenant décidez de qui vous êtes ! La progression au sein de l’entreprise vous permettra d’accéder à toutes les strates amenant à la possibilité d’un épanouissement total et l’assurance de partager le bonheur qui vous est dû avec toute la communauté. Ici commence une révolution à laquelle vous avez été conviés. Si repousser les limites de la science est une chose qui a déjà été faite, ce que notre révolution souhaite c’est repousser les limites de l’humanité, qui ne veut plus supporter cette société à bout de souffle. C’est notre devoir de créer un futur plus sain, plus propre pour toutes et tous, et c’est ce que la communauté se donne comme ambition ! ».





Nina émue, se souvenait du premier entretien qu’elle avait passé comme d’un moment où elle s’était de nouveau découverte. Après avoir fourni un dossier assez important de papiers concernant son livret de famille, ses derniers revenus qui dataient d’il y a deux ans, ceux de son père, qui n’avaient jamais été ni réguliers, ni bien hauts, et ses qualifications sous la forme d’une lettre de motivation, elle se remémora ce qu’avait été le travail pour elle, des heures à pédaler sur une balance pour produire de l’électricité pour une autre entreprise. Son seul contact avec le monde extérieur, parce qu’elle pouvait travailler depuis chez elle, était son téléphone portable qui lui servait d’interface avec son employeur, relevant ses heures elle-même, diagnostiquant la vétusté du module électrique que l’entreprise lui avait alloué pour pouvoir gagner quelques billes.

Cette fois-ci le recruteur était assis face à elle, et après un bref échange, lui offrait des examens médicaux poussés qu’elle ne pouvait s’offrir, hémogramme, test à l’effort, dont résultaient un séquençage génomique pour mieux comprendre son métabolisme et ses besoins physiologiques. C’était un luxe. Ainsi la carte étalée de ses gènes se donnait à voir décrivant tout ce dont son corps était capable. Mis à plat, c’était un corps sans corps qui s’exprimait dans une langue sourde et mathématique. InCorps+Partners a commencé à être connue grâce à un abonnement mensuel pour des doses alimentaires conçues à partir de l’analyse génétique des besoins nutritionnels de chacun, qui respectent le corps et assure l’apport calorifique indispensable au bon fonctionnement du métabolisme. Les crises successives ayant réduit l’approvisionnement des ressources comestibles pour ne laisser que les denrées de première nécessité circuler au sein des villes, il ne restait désormais plus que la synthèse de molécules pour subvenir à toute la palette des besoins humains. C’est dont l’entreprise était devenue la spécialiste, et même la numéro un du complément alimentaire.  En partageant le futur de celle-ci, Nina avait la garantie que maintenant, cet abonnement, dans sa formule la plus complète, lui serait désormais gratuitement accessible, et cela la faisait se sentir accomplie, maîtresse d’elle-même, capable d’évoluer, libre. Cette sensation de chaleur au fond du ventre qui remonte jusqu’au cœur, les poumons qui expirent un souffle chaud teinté d’orange, de lever du jour, de lumière réconfortante qui faisait de la nuit un vieux souvenir et rendait le paysage qui entourait Nina aussi étincelant qu’elle-même.





Le paysage accueillait la lumière fade de l’extérieur de la salle de conférence, une lumière timide d’une fin de matinée de novembre, comme si le soleil oriental était paresseux à l’idée d’éclairer encore une fois l’est du globe. Nina, elle, enivrée ne pouvait tenir en place, et voulait descendre vers l’ancien port devenu une station de désalinisation irriguant la ferme à molécules de l’entreprise.

La première enceinte dans laquelle elle se trouvait, la plus ancienne, ressemblait au dessin d’une ville par un jeune enfant car l’échelle des bâtiments était toute différente les unes des autres, et chacun avait sa propre identité, comme un collage forcé entre différentes architectures et fonctions, labo, salle de conférence, vigie, etc. Nina se rappela le tapis sur lequel elle jouait enfant, des routes et des bâtiments écrasés par des petites voitures en plastique qui glissent sur la bouclette serrée. Ce souvenir lui donnait l’impression de se trouver dans un endroit familier où les possibles sont à écrire à travers la naïve architecture du lieu. L’organisation des bâtiments , de grands rectangles se répondant légèrement en quinconce dans le paysage et traçant des lignes en pointillés, qui formaient un ensemble d’angles droits sévères totalement différent de son tapis de jeu ondulant, lui semblait aussi très rigide. L’armée des angles bétonnés était encerclée par l’enceinte extérieure, et ces éléments se confrontaient comme deux époques éloignées d’une même histoire. Le pôle de recherche et développement était né de la transformation progressive de l’ancienne université de Luminy en  un complexe privé d’enseignement, avant d’appartenir entièrement à InCorp+Partners. Ces bâtiments sont les dernières traces de ce que l’enseignement public avait pu être, pour Nina, il en ressortait la sensation d’une froideur, qui accompagnait bien les pins carbonisés qu’elle voyait comme des pattes de mouches le long de la Gineste. En intégrant l’entreprise, Nina sera formée aux nouvelles technologies, et plus elle avancera les échelons, plus elle aura l’opportunité de s’orienter vers ce qui l’intéresse le plus. En soi, ce n’est pas tellement différent de la hiérarchie qui existait dans l’enseignement public. C’était un système de sélection qui éliminait au fur à mesure ceux qui ne se canalisaient pas dans les désirs de l’institution et qui semblait offrir de plus en plus de choix à ceux qui s’accrochaient à leurs notations. Mais, plus ils étaient diplômés, plus les étudiants qui avaient accompli des études dites « supérieures » ne trouvaient malheureusement que trop peu de travail dans la branche qu’ils avaient choisie. Son père avait été un étudiant en droit, après un concours pour obtenir le droit de défendre des clients, il s’était retrouvé le bec dans l’eau quand les comparutions immédiates étaient devenues une norme pour les jugements. Quant à son travail en cabinet, qui est était bien loin de ce qu’il avait appris sur les bancs de la fac, il avait tourné court : après un bref engouement pour le droit des affaires, faute d’entreprises nouvelles, il s’était reconverti à toute berzingue en chauffeur dans les transports publics.

« Quelle perte de temps ! » pensa Nina. « Au moins maintenant, ce qui est sûr, c’est qu’emploi et étude ne seront plus jamais dissociés ! ». « Tous les novices peuvent rentrer chez eux. La formation débutera demain matin, neuf heures à l’Hexagone, un e-message vous sera envoyé sur vos tablettes au moment où vous quitterez les lieux pour vous rappeler les indications. Les camions vous attendent devant l’enceinte extérieure et vous ramèneront aux différents points chutes. » La voix venait de haut-parleurs. Nina se dirigea vers le PC sécurité, le franchit en sens inverse, et monta dans un camion bâché où le paysage surgissait, flou, à travers les hublots de plastique qui servaient de fenêtre. La route était encadrée de chaque côté par des murs de béton assez hauts et lisses pour ne pas être enjambés. Le camion glissa comme dans un tunnel sans toit jusqu’à un autre poste de sécurité qui délimitait la fin du territoire de l’entreprise. « Je n’étais plus à Marseille », pensa Nina. Personne ne se parlait, tous étaient concentrés sur le chemin à prendre, à ressentir les nids de poule dans la route, à observer l’état des maisons, à constater laquelle était encore habitable ou non, à croiser le regard d’un badaud le long d’un trottoir vide, à écouter le silence et parfois les cris d’une dispute, à contempler toutes les voitures à l’arrêt sur le côté, ternies par la poussière. Surtout, il fallait compter les camions, les camions de secours, ceux de l’armée, ceux des associations d’aide aux délogés, les camions d’entreprises comme celle de Nina, les camions de la police, les camions des élus, et les camions de ceux qui avaient assez d’argent pour avoir le leur. Les camions étaient devenus le signe d’une bonne santé urbaine, car ils indiquaient le degré d’implication de tous dans la ville, le jour où il n’y aurait plus de camion, c’est qu’il n’y aurait plus aucun meuble à sauver. Le premier arrêt du convoi fût à côté d’un check-point militarisé sur un croisement de deux larges boulevards - les camions étaient systématiquement contrôlés de peur d’une attaque terroriste. 




La présence des militaires permettaient d’encadrer les banques alimentaires distribuant de la nourriture, mais surtout l’eau qui était devenue difficilement accessible. Ces intersections sous protection étaient devenues, au fil du temps, l’équivalent des anciennes places des centre-villes où chacun troquait information et ce qu’il avait contre un service ou une bouteille de gnôle. Tout cela se passait si furtivement que les militaires n’avaient pas besoin d’intervenir, comme si ces chorégraphies avaient étaient mises au point par des gymnastes en manque d’adrénaline. En continuant la route, le camion arrivant près du centre, croisait de plus en plus de personnes, les rues s’animaient. Nina descendrait au prochain arrêt. Elle emplit ses poumons de l’air du camion comme si celui-ci portait en lui ce qu’il y avait de promesses quand elle était à Luminy, comme si cet air portait l’assurance de sa validation au sein de l’entreprise, elle bloqua sa respiration quelques secondes, comme pour mieux profiter de ses bienfaits. Les yeux clos, elle attendit que le camion s’immobilise pour réapparaître, comme sortie d’un rêve, dans cette réalité pesante qu’elle connaissait si bien. L’air qu’elle respira en descendant du camion sentait la fumée. Un feu brûlait quelque part, mélange de plastique et de bois que la fin d’automne annonçait comme recrudescent l’hiver venant. L’odeur de la zone, le parfum de l’errance et du froid. Nina s’enfonça dans une rue, esquivant les fantômes des boulevards, tous à la recherche de quelque chose de manquant, médicament, eau ou nourriture, Nina ne pouvait rien pour eux. Incorp+Partners la rendait un peu plus responsable, enfin capable de se préserver. Elle glissa dans sa rue jusqu’à son immeuble où rien ne bougeait, entra dans le hall ouvert à tous vents où venaient s’engouffrer, pêle-mêle, détritus et sans domicile fixe. Elle monta les cinq étages, pénétra dans l’appartement, se rendit dans sa chambre où, sur le sol le long de sa fenêtre, poussaient dans des bacs différentes espèces de plantes. Nina se pencha et les examina une par une, consciencieusement, elle baladait son regard sur chacune d’elles Elle avait aussi son compound privé, son propre territoire sur lequel agir, une terre promise, un objectif à réaliser, une terre à protéger. Elle faisait croître secrètement ce qui était pour elle une source d’apaisement : un univers potentiel sur lequel elle aurait tous les droits.




Série de photographies prises sur le campus de Luminy par Romane Iskaria.



UTOPIES, DYSTOPIES :
L’EXEMPLE DU CAMPUS DE LUMINY
Un texte de Kelly Soulié, historienne de l’art


Il apparaît intéressant d'observer l'application concrète de ces notions liées d'utopie et de dystopie quand elles sont directement rattachées à l'idée de l’Université. « Le campus, utopie en miniature, est un véritable lieu de vie1 » et c'est, en effet, un endroit cristallisant de nombreuses problématiques sociales, comme l'accès à l’éducation, l'ouverture sur le monde et aux étrangers, l'évolution du système éducatif ou encore la place du logement. En ce sens, l'architecture vient refléter les différentes décisions et choix politiques liés à ces questions. Ces enjeux, complexes, s'incarnent au sein d'un territoire spécifique à Marseille : le campus universitaire de Luminy.

Luminy : petit point historique

Avant de devenir la propriété des moines de l’abbaye Saint Victor au XIe siècle, Luminy est un site exploité pour ses sols fertiles par des paysans qui dépendent de la paroisse de Mazargues. Le lieu-dit de « Luminie » apparaît en 1005 lors de l'union du vicomte Foulques et d'Odile de Vence. En 1242, les bâtiments existants sont agrandis et destinés à recevoir l'ordre monastique féminin du plan Saint-Michel. Puis Luminy devient un domaine familial : il apparaît dès 1754 sur une carte gouvernementale de la Provence. Au XVIe siècle, la propriété appartient à la famille d'Ollières, et en 1819 le terrain est racheté par Augustin Fabre, l'un des plus riches armateurs de Marseille au XXe siècle. L'agriculture et la viticulture restent les activités principales du domaine, et les installations sont modernisées. Paul Fabre en devient l'unique propriétaire à partir de 1923, et transforme Luminy en un espace de sociabilité mondain. Il réalise de nombreux travaux comme la rénovation du parc ou l'ouverture d'une route donnant accès aux calanques. Ce n'est qu'en 1945 que Luminy entre dans le domaine public et devient la propriété de l'Etat. La bastide sert à ce moment là de lieu d'accueil pour les colonies de vacances.

La décision de construire un site universitaire à Luminy se fait dès 1961 par Gaston Deferre, dans cette « zone de plein air » boisée de près de 1000 hectares. Le campus commence à accueillir des étudiants en 1966.

De l'université américaine à l'université marseillaise ?

René Egger est l'architecte en charge de la conception et de la réalisation des différents bâtiments du complexe universitaire de Luminy. Conseiller technique du ministère de l'Education nationale pendant vingt-six ans, nommé architecte des Bâtiments civils et Palais nationaux en 1955, René Egger bénéficie d'une autorité certaine pour mener à bien son projet. Ce dernier est d'abord pensé pour établir un campus exclusivement scientifique, et le projet évolue en accueillant l'école des Beaux-Arts et l'école d'Architecture dès 1967, ainsi que l'école supérieure de commerce et la faculté des sciences du sport. Trois types de locaux doivent être construits sur le campus de Luminy : les bâtiments destinés à accueillir les salles de travail et les amphithéâtres, les bureaux de l’administration, les bureaux dédiés à la recherche. L'université est pensée comme une entité administrative en tant que telle, rejoignant sa définition historique qui en fait une « institution d'enseignement supérieur et de recherche constitué par divers établissements (collèges, facultés, etc.) et formant un ensemble administratif »2.





Le campus de Luminy en 1968 (Le Figaro, fin février 1968)



    La construction des campus en France, après-guerre, se calque sur le modèle des universités américaines. Celles-ci deviennent des exemples à suivre, incarnant de véritables utopies en miniature. Ces universités trouvent d'abord leur place à l'extérieur des villes, et le campus de Luminy, se situant à l'extrême sud-est de la ville, au sein du massif des Calanques, illustre de manière franche cette distanciation vis-à-vis du centre urbain. Pour le confort des étudiants, on construit de larges bâtiments en béton et des espaces piétons pour facilement circuler entre ces structures. Une place considérable est également accordée aux espaces verts et boisés, participant au bien être des étudiants à l'image du campus de Montmuzard (faisant désormais partie de l'Université de Bourgogne), à Dijon, comme peut en témoigner son ancien recteur Marcel Bouchard :

  « Je rêvai d’une belle Université pareille aux Universités d’Amérique, étalée sur de larges champs verts, d’édifices étincelants dans leur robe de pierre neuve, d’une cité des études qui serait un asile de recueillement »3

Les étudiants auraient ainsi la chance d'évoluer dans des conditions idéales d'apprentissage. La place accordée à ce confort participerait à envisager l'université comme un lieu de rencontres, d'échanges d'idées, propice aux différents débats : en bref, un espace qui génère du lien social entre étudiants. L'Université rêvée est celle-ci : elle porte en elle l'énergie du collectif lui permettant de représenter un véritable lieu de vie. Plusieurs plans politiques en faveur des universités (Université 2000, Université du troisième millénaire, Plan Campus) ayant pour but d'améliorer le mobilier universitaire et les structures vieillissantes ont permis d'équiper le campus de Luminy. On peut désormais travailler dans une bibliothèque flambante neuve, prendre un café dans le tout récent patio ou encore ... lézarder sur des transats.






Le patio central de l’Exagone, achevé en octobre 2018, et les transats extérieurs


Ainsi, l'espace public est, à Luminy, voué à favoriser les échanges et la relaxation : il est conçu comme une bulle, loin de ce qui se fait en centre-ville, où l’exclusion s’incarne dans les différents dispositifs anti-SDF…

Réalités dystopiques

Cette recherche de bien-être, mise en place au travers des différentes et successives modernisations des équipements, devient superficielle. Elle prend en effet le pas sur les questions impliquant directement les conditions de vie et d'étude de l'étudiant, celui-ci se retrouvant dans des situations où ses propres intérêts ne sont pas pris en compte.

En découlent plusieurs problématiques dont la première est directement liée à la situation géographique du campus de Luminy, qui impose une distance marquée par rapport à la ville. L'étudiant doit faire un choix : rester vivre dans le centre urbain ou habiter sur le campus. Et il est vrai que cette dernière idée devient attirante quand on s'aperçoit de la difficulté de l'accès aux transports et des temps de trajets, et ce malgré la mise en place de bus « à hauts niveaux de services »4. Cet éloignement géographique a pour conséquence un coût social important. Une étudiante de l'ENSBA de Luminy en témoignait déjà en 1979 : «  (…) on est complètement coupés de la vie de Marseille, de la vie pratique et de ce qu'on pourrait faire avec les gens »5. Le temps passé dans les transports s'ajoute au temps de travail salarial (rappelons que près d'un étudiant sur deux est salarié) dont l'impact est immédiat dans la pratique des études.

Pour les étudiants ayant fait le choix de vivre sur le campus, la problématique sociale ne disparaît pas pour autant. Elle apparaît selon d'autres modalités, et des lieux comme la cafétéria ou le restaurant universitaire, censés être des espaces de sociabilité, sont désertés le soir venu et le week-end. Les horaires d'ouverture et de fermeture de ces structures sont en effet déterminées par le rythme d'études : en dehors de ces heures de travail, ces lieux sont ainsi laissés vacants. Le campus s'incarne alors dans une temporalité dictée par le travail et la productivité.

Il est difficile d'imaginer, dans ce contexte, la mise en place de dynamiques collectives porteuses d'idéologies. La réflexion et la mobilisation étudiante se trouvent empêchées par tout un ensemble de systèmes de contrôles, dont la présence est sensible en de multiples aspects. Le regroupement des étudiants dans un même espace permet effectivement d'avoir un regard sur ceux-ci où travail, détente et socialisation se confondent. La limite devient floue entre le moment du travail et celui du loisir : l'étudiant est poussé à passer son temps libre avec des individus qui deviendront probablement ensuite ses collègues de travail. Le temps libre est donc un autre temps de la capitalisation, celui du réseautage. La concurrence entre les étudiants est ainsi une conséquence logique de la valorisation des individualités, non pas pour ce qu'elles portent en elles, mais pour la valeur économique qu'elles peuvent offrir dans ce système éducatif.

Ces différentes problématiques répondent à un système de sélection universitaire toujours plus compétitif, où chacun des étudiants est amené à produire des résultats chiffrés, à l'image des objectifs des entreprises. Le classement de Shangaï vient illustrer cette volonté de croissance qui se légitime, pour l'université d'Aix-Marseille, dans son affirmation « comme une grande Université Internationale, ancrée dans son identité territoriale »6. L'attractivité et le rayonnement des universités, censées être publiques, devient ainsi un enjeu majeur dans un système où les différentes variables sont de plus en plus soumises à la rentabilité.






Evolution du placement d'Aix Marseille Université dans le classement de Shangaï depuis 2003
@shanghairanking.com



L'école de Commerce Kedge Business School, dont la propriétaire est la chambre de commerce et d'industrie Marseille Provence, affiche explicitement ces enjeux de capitalisation de l'éducation. Implantée depuis 1968 à Luminy, sur une parcelle de 47 437 m², elle a récemment mis en place un plan de modernisation des équipements et des locaux qui intègre l'extension du campus sur plus de 6600 m². L'objectif de ce plan est « d'apporter une nouvelle qualité de service en adéquation avec les attentes de son écosystème et avec son positionnement ancré autour de l’entrepreneuriat, de la RSE et d’une pédagogie innovante et digitale »7. L'innovation est en effet au cœur de cet objectif. Le terme Innovation, d’un point de vue sémantique, se rattache directement au domaine économique : il constitue, selon le Manuel d'Oslo, en une « mise en œuvre d'un produit (bien ou service) ou d'un procédé nouveau ou sensiblement amélioré, d'une nouvelle méthode de commercialisation ou d'une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques de l'entreprise, l'organisation du lieu de travail ou les relations extérieures ».8 Dans ce programme de modernisation des équipements, Kedge a ainsi pour volonté d'offrir à ses étudiants les meilleures conditions d'études, avec des « espaces à haut niveau technologique » où l'on peut notamment trouver des “executive center”, un hub et une business nursery. Chacun de ces lieux participent à faire de l'école un moteur de l’entrepreneuriat, où les valeurs pédagogiques sont alors renégociées en valeurs économiques.


Pinède rasée pour l’extension de Kedge
@Madeinmarseille.net

L'architecture prévue pour cette extension du campus illustre également cette capitalisation fortement liée à l'élévation sociale : les bâtiments sont construits en strates successives, étagées, et les volumes gravissent la colline. Bien que le projet soit légitimé par un souhait de réduction des consommations énergétiques9, la création de nouveaux locaux sur une partie du Parc National des Calanques met en danger la faune et la flore présente sur le territoire.



Projet de perspective de la façade de l'extension du campus
@Kedgebusinessschool

L'exemple du campus de Luminy questionne sur la place et les différents rôles de l'Université dans notre société. En s'adaptant aux systèmes économiques actuels, elle redéfinit ses missions en accordant à la fois le domaine du savoir mais aussi celui du capital. Outil du pouvoir en place, elle ne se cache pas de son objectif de générer de la valeur économique pour s'intégrer dans un système de plus en plus compétitif. L'idéologie libérale se déploie ainsi dans le monde académique, s'éloignant des utopies universitaires portées par les dynamiques collectives. La réussite ne s'exprime plus sur le long terme, à travers notamment la recherche universitaire, mais dans des résultats immédiats et chiffrables, encadrés par les start-up de plus en plus nombreuses sur le campus. L'introduction du privé dans le système universitaire public ouvre l'université au marché, dont une des conséquences est la création d’une véritable « économie de la connaissance »10.

L'enjeu de l'articulation entre la ville et le campus, défaillante à Luminy, est rendue visible dans la récente décision des politiques publiques de développer un quartier universitaire, l'Institut Méditerranéen de la ville et des territoires (IMVT), autour de la Porte d'Aix. L'IMVT regroupe les trois écoles ENSA-M, ENSP et IUAR avec pour aspiration de multiplier les connexions et la porosité entre les filières. Cette volonté répond en fait aux objectifs socio-économiques poursuivis par les collectivités territoriales et Euroméditerranée, dont la motivation est d'être « à la hauteur des enjeux de la métropole Marseillaise »11 pour constituer « une métropole des savoirs ». Le statut social de l'étudiant sera ainsi renégocié ; au cœur de la ville, il n'est plus seulement un étudiant mais un consommateur, participant aux différentes formes de gentrification12.




Pour aller plus loin :

- 1POIRRIER Philippe, « Le campus, au cœur du système culturel américain » in Paysage des campus : urbanisme, architecture et patrimoine, Editions universitaires de Dijon, Dijon, 2009, p. 21.

- 2https://www.cnrtl.fr/definition/université

- 3Marcel Bouchard, Souvenir du 12 octobre 1957, Dijon, Université de Dijon, 1958.

- 4MAX Adrien, « Marseille : Horaires non respectés, bus bondés, bouchons, la galère des étudiants pour se rendre à Luminy », 20 minutes, 25 oct. 2019. Accès en ligne : https://www.20minutes.fr/societe/2635923-20191025-marseille-horaires-non-respectes-bus-bondes-bouchons-galere-etudiants-rendre-luminy

- 5Archive vidéo INA, «  Archi, fanfare et beaux-arts », France régions 3 Marseille, 21 sept. 1979, 13'47 min. Accès en ligne :https://www.ina.fr/video/RAC00003467

- 6Discours de présentation des Vœux 2020 d’Éric Berton, Président d’Aix-Marseille Université. Accès en ligne : https://www.univ-amu.fr/fr/system/files?file=2020-01/DIRCOM-Voeux%202020-Eric%20Berton.pdf

- 7Source : https://projetkedgeluminy.com/le-projet

- 8Manuel d'Oslo, Principes directeurs pour le recueil et l'interprétation des données sur l'innovation, Troisième édition, OCDE, 2005, p. 54. Accès en ligne : https://read.oecd-ilibrary.org/science-and-technology/manuel-d-oslo_9789264013124-fr#page56

- 9« C’est un fait : la vétusté et le manque d’isolation des locaux actuels, construits en 1970, génèrent une forte consommation énergétique, y compris pour des besoins de climatisation. Avec le projet d’extension et de rénovation du campus de Kedge Business School, 20 % de cette consommation globale serait réduite, notamment en optimisant l’isolation des bâtiments. » Source : https://projetkedgeluminy.com/le-projet

- 10Julien Duval, « Retour sur l’évolution universitaire en France » in Questions de communication [En ligne], n° 23, 2013, mis en ligne le 31 août 2015. Accès en ligne : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/8423

- 11Dossier d'expertise et d'évaluation socio-économique pour l'institut méditerranéen de la ville et des territoires IMVT, septembre 2016, Région Provence Alpes Côte d’Azur Marseille, p. 11. Accès en ligne : https://daji.univ-amu.fr/sites/daji.univ-amu.fr/files/ca_deliberations/delib_04_imvt_c.pdf

- 12« Ces implantations universitaires participeront à faire évoluer l’image de ce quartier et seront motrices dans la dynamique de renouvellement urbain engagée. » Ibid., p. 9




LA CHRONIQUE D’INES : D’UNE DOLCE VITA PROVENÇALE
VIVRE SUR LE CAMPUS DE LUMINY


[Inès est étudiante en architecture à l’ENSA-Marseille, qui se situe encore sur le site de Luminy]

    “ Le campus de Luminy, contre toute attente, ne doit pas son nom aux Lumières qu’il héberge et à qui il offre les enseignements supérieurs de nombreuses disciplines.


Je suis entrée à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille en septembre 2015. C’est à ce moment-même que j’ai quitté la maison de mes parents pour une somptueuse chambre de 9,9m². Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai découvert que la totalité du mobilier - à savoir un jeu d’étagères murales fixé le long du mur ainsi que la porte d’entrée - était d’une seule couleur : RGB 245, 103, 107, ce qui se rapproche d’un Pantone 178c. En d’autres termes, cette couleur était directement inspirée d’un pavé de saumon supérieur que vous dégusteriez dans votre meilleur Resto U. Néanmoins, dans mon malheur chromatique, je me permettais de relativiser au regard de ceux qui logeaient dans une chambre orange délavé ou pire, dans une chambre ocre délavé. Moi qui ai pour habitude (voire névrose) de préférer les pigments aseptisés et collectionne des objets blancs, noirs ou dérivés j’ai, avec le temps, appris à déceler et apprécier, parfois, ce que la lumière offre au bois compressé recouvert d’une chose rose collée dessus. J’estime avoir eu de la chance quant à l’emplacement du bâtiment que j’habitais.


@ Romane Iskaria - 9m²


Il faut savoir que parmi les grandes barres faussement corbuséennes, trois se situent à l’est du campus et trois autres à l’Ouest. Vous apprécierez cette fois-ci l’ordre colorimétrique du trinôme Est, composé de façades respectivement bleues, jaunes et vertes. J’ai toujours été assignée à l’est, orientée ouest ; donc géographiquement proche de mon école et par ailleurs, disposant d’une vue incomparable - sinon comparable à celle d’une autre chambre - sur le mont Puget. Le mont Puget, c’est le grandiose du décor. Ce rocher symbolise le principal (je ne dirai pas unique) avantage de cet illustre campus.


Vous n’êtes pas sans savoir que Luminy se situe aux portes du Parc national des Calanques. À mon sens, une telle proximité avec ce parc est une chance pour les personnes pratiquant le site. C’est un cadre méditerranéen où poussent maquis, cyprès et pins parasols, où les embruns d’iode sont portés par le mistral et dans lequel, durant les beaux jours, le jeudi soir, on s’enivre aux tables à coup de Captain Morgan ou de Jack Miel avant de se rendre à la Palmeraie ou aux Caves de Vaufrèges - pour une énième soirée étudiante. Dieux merci, par leur éloignement géographique, les Beaux-Arts et l’École d’Architecture sont relativement préservés de ce monde d’égarement scolaire et de musique commerciale. Les tables représentent plus ou moins le coeur spatial du campus. C’est une esplanade sur une petite butte, abritée elle aussi par des pins parasols. À l’image de l’Acropole, son sol permet de lier le Restaurant Universitaire, le TechnoSport et l’Hexagone (médiathèque). Au sud, on trouve les gymnases et le stade, au nor les bâtiments des facultés. Pour être honnête, cela m’aurait plu de faire plus de soirées aux tables et de rencontrer des personnes d’autres universités. Pour le peu de temps que j’ai passé là-bas, j’en garde de bons souvenirs. Vous comprendrez que mon expérience n’est sûrement pas des plus représentatives. D’après moi, les étudiants se situant sur la côte est du campus ne sont pas réellement imprégnés de cette vie luminienne. Pour les Beaux- Arts et l’École d’Architecture, ceci est, certes, dû au fait que leurs bâtiments se situent à l’extérieur du campus, mais aussi à cause (ou grâce) au rythme de vie/travail des étudiants qui est différent de celui que peuvent mener leurs compères en faculté. Ceci étant dit, cette question ne sera plus d’actualité d’ici quelques années ; du moins au regard des architectes puisque ces derniers s’apprêtent à troquer leurs pins parasols pour l’IMVT (Institut Méditerranéen de la Ville et des Territoires) actuellement en chantier à Saint-Charles. En effet, notre école déménage en ville. Quand on écoute les bruits de couloir, les avis divergent. Un sujet en entraînant un autre, il me faut poursuivre le détail des conditions géographiques de Luminy. Même si le neuvième arrondissement de Marseille nous parle de calanques, de plages et de cabanons, le campus est néanmoins éloigné de la ville. Pour des étudiants en architecture, habiter le pittoresque c’est bien mais pas suffisant.


@Carte du campus

Ma première année était la plus divertissante en tant que locataire de l’État. Un grand nombre de mes voisins de paliers étudiaient dans la même fac et moi j’appréciais avoir de la compagnie quand je rentrais. Le couloir, seuil direct de notre espace personnel et respectif duquel nous profitions au sein de cette grande ville, faisait office d’entrée, parfois de vestibule, de salon, de salle de jeu, de salle de fête. Il constituait l’extension de ma chambre comme sa première limite finie. La cuisine commune nous permettait de manger ensemble lorsque certains y installèrent une table (qu’on nous a rapidement retirée) et faisait du couloir une vraie colocation. En revanche, quand l’humeur n’y était pas, elle devenait traquenard et s’y rendre me faisait prendre le risque de croiser quelqu’un. L’extension du couloir, c’était l’escalier de secours - la terrasse. C’est un colimaçon maçonné, haut, peint en blanc, avec un poteau central et un garde-corps, un muret d’environ un mètre de haut. Ces escaliers me font encore penser à des ailettes ou des oreilles accolées aux bâtiments bleu, jaune et vert. L’escalier, c’était là où je faisais mes pauses pendant les charrettes ; là aussi où l’on discutait tard le soir. Enfin, le jeudi soir, après avoir accueilli sur son lino un grand nombre de personnes qui n’habitait pas ses chambres, le couloir se vidait au profit des tables. Il m’arrivait de faire apéro dans ce couloir et de les laisser se diriger là-bas, m’adonnant à mes études nocturnes ; et j’entendais la musique qui résonnait dans le coeur du campus. Je pourrais vous raconter que l’un de mes voisins/coloc avait entièrement recouvert sa chambre de gazon synthétique et qu’il nous avait fait des paillassons avec les chutes, ou qu’un autre avait gravé nos noms sur un pan de Placo (rose) du couloir, à la clé, et qu’à partir de quelques gravures s’est constitué un monument retraçant la liste de tous les illustres personnages de cette allée. Ma première année fut celle qui me laissa les seuls et meilleurs souvenirs en tant qu’habitante de Luminy.



@ Croquis de la chambre d’Inès

La deuxième année, j’ai eu le droit à la même chambre, à la même orientation, un étage en dessous, un bâtiment plus loin ; mais cette fois-ci mes étagères étaient jaunes. Ça me déplaisait moins. En revanche, je ne connaissais personne dans ce couloir. Je re-croisais parfois ceux de l’année précédente mais in fine, nous avons perdu contact. L’année suivante, j’ai franchi un cap dans l’échelle surfacique de la chambre U. J’ai obtenu une studette de 14,8m² dans le bâtiment B (le jaune), tout juste rénové. L’aménagement et la surface de la salle de bain étaient très corrects et je ne pouvais plus l’identifier à celle d’un camping-car. La cuisine-tte s’enfilait le long de la salle de bain ; autant dire que je ne fis plus aucun effort de sociabilité avec quiconque dans ce bâtiment. Je regrettais mes voisins de première année. Les murs étaient blancs, le mobilier motif bois, j’étais au quatrième étage, soit le dernier ; un vrai penthouse. Ma fenêtre se situait tellement haut par rapport au niveau du sol que les oiseaux se posaient sur la corniche du dessus ; c’était l’un des inconvénients, mais d’autres disaient que c’était la preuve que je vivais avec la nature. En quatrième année, je suis partie à l’étranger. Année de logement bonus, je vivais en ville. Vous vous direz qu’après tant d'amour pour les chambres universitaires, j’eus mis en place un stratagème pour vivre autre part. Que nenni ! Il fallait que cette histoire donne lieu à un accomplissement. C’est donc en septembre dernier que j’ai fièrement accédé à un T1 d’une superficie d’environ 20m², toujours côté est et toujours orienté ouest. Je vis désormais dans un CROUS de luxe. Permettez-moi de préciser que je suis au rez- de-chaussée. J’aperçois toujours le mont Puget mais j’ai le nez sur un parking. Ma chambre est la première à gauche de la sortie de secours, c’est plus pratique pour les pauses. Je ne néglige toujours pas l’accès privilégié au parc des calanques. Je n’ai pas appuyé ce point mais c’est un vrai plus pour ceux qui aiment courir ; ou ne serait-ce que pour prendre l’air. En quelques minutes, on passe de (vilains) bâtiments en bétons à un paysage époustouflant.


              

@ Photos prises par Inès

Cela fait désormais 5 ans que je suis nomade et dors la moitié de l’année chez des amis - le CROUS me doit la moitié de mes loyers. J’ai toujours sur moi une brosse-à-dent, un chargeur de téléphone et des affaires de rechange. Pourquoi ? Parce que si je souhaite sortir ou ne serait-ce que travailler chez un-e ami-e qui habite en ville - du moins dans un quartier qui héberge plus d’humains que de sangliers - il m’est impossible de rentrer chez moi en transports en commun puisque ceux-ci ne fonctionnent pas au-delà de 00h30 - et vous n’êtes pas sans savoir que les architectes travaillent relativement tard dans la nuit. À la rigueur, si la soirée s’achève à cinq ou six heures du matin, j’ai la possibilité de les utiliser (afin de faire preuve de bonne foi, je vous passe les détails de fréquence et de temps de trajet). Entre minuit trente et cinq heure, je ne rentre pas dormir chez moi. Je n’ai peut-être pas beaucoup de connaissances sur le campus mais j’ai de merveilleux amis en école d’architecture qui disposent tous d’un appartement en ville. Un jour, ils viendront visiter mon pied-à-terre à la campagne.

@Lisa Birgand - Luminy

Malgré ma description dantesque, il faut préciser que ces logements proposent le meilleur rapport qualité-prix sur le marché du logement dans la région. Ils sont tous rénovés petit à petit et même si un certain nombre de services pourraient être améliorés, on y vit de manière très convenable. On y trouve aussi des dos-d’ânes d’exception, les plus remarquables de France. Mon point de vue n’est pas représentatif puisque comme précisé plus haut, j’ai l’impression que la vie étudiante à Luminy appartient plus aux facultés qu’aux écoles d’art et j’ai donc du mal à me sentir concernée par l’activité du campus. Le fait est que, par conséquent, nous ne connaissons pas beaucoup cette vie de communauté de l’enseignement supérieur. Ceci est aussi dû à des relations brouillées entre les gestions des facultés et des écoles (NB: jusqu’à présent, les facultés dépendent du MESRI tandis que les ENSA et les Écoles des Beaux-Arts du Ministère de la Culture). Au regard des manifestations et luttes auxquelles prennent part notamment les écoles d’architecture françaises mais aussi les corps universitaires à ce jour, je me demande si ces divergences de mode de vie auraient été si évidentes si les gestions étaient différentes.

PS : J’aurais été curieuse de connaître l’âge bastidaire ou maraîcher de Luminie ou encore l’âge d’or du campus, quelques décennies auparavant.

Inès.

NOTE DE CONFINEMENT - PLUSIEURS SEMAINES POST RÉDACTION

Je tiens à ajouter que je pense singulièrement à ceux qui la quarantaine durant, vivent en chambre universitaire, dans des espaces inadaptés - à cette crise - ou loin de leurs proches.

Ceci étant dit, on peut préciser que les bâtiments de Luminy ne connaissent pas le péril ni l’état indigne d’un (très, trop) grand nombre d’immeubles marseillais, la crise exacerbant les dangers physique et sanitaire que connaissent les habitants.”

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