LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE PATRICE GAUTHIER : LE PANIER

Le texte que vous vous apprêtez à lire a été écrit par Patrice Gauthier, écrivain et spécialiste de la culture et de la langue provençale. Il me l’a offert, véritable cadeau. Sarah Korzec l’a lu, et en a tiré le dessin que vous pourrez également y voir. Je ne les en remercierai jamais assez.

Agathe Mattei

“Lis aubre que vans founs soun li que mounton aut”
(Les arbres qui ont des racines profondes sont ceux qui montent haut)

Frédéric Mistral – Lis isclo d’or

Même si c’est un lieu commun, la ville de Marseille ne laisse personne indifférent. C’est toujours avec passion qu’on l’aime ou qu’on la déteste. En ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment réussi à m’en éloigner tant ce qui me relie à elle tient du cordon ombilical. Pourtant, jamais je n’ai pu et ne pourrai certainement non plus y habiter, effaré par son tumulte et ses excès qui rejoignent parfois la caricature qu’on se plaît à faire d’elle.
C’est donc une relation amoureuse ambiguë ou œdipienne que j’ai toujours entretenue avec ma cité et une partie de cette ambiguïté tient certainement à la fracture, à l’effroyable séisme qui a frappé l’adolescence de ma mère.

Je dis souvent, évidemment avec le recul qui s’impose, que je suis un vrai Marseillais et je me plais à penser que je suis un peu le fruit de l’union de Protis à Gyptis, mais à l’envers. Ma mère, Lucie Siméone, a vécu face au Vieux-Port et à la bonne mère une grande partie de son enfance, bercée par les cris des marins et des dockers – puisque à l’époque, les bateaux de commerce débarquaient là et non à Fos – et le grincement de la mécanique du mythique Pont Transbordeur ajoutait une touche industrielle au tableau. Son grand-père maternel faisait partie de la caste des pêcheurs de Saint-Jean qui étaient alors les patriciens de cette ville, tournée vers la mer et le nord de l’Afrique. Il se trouve qu’il était d’origine grecque, certes plus récente que Protis, mais quand-même ! Ce pêcheur emblématique marque la rupture avec la langue provençale qu’il parlait au quotidien comme la plupart des Marseillais nés avant la guerre de 14, ce que n’ont plus fait les générations suivantes. Il était même connu pour refuser de répondre quand on s’adressait à lui en français. C’est peut-être pour cette raison qu’il avait épousé une femme corse.

Enfin, pour compléter le tableau, le grand-père paternel de ma mère était arrivé très jeune d’un village près de Naples.

Et il se trouve que ma mère, héritière de cette famille méditerranéenne que je qualifierais abusivement de phocéenne a épousé un autochtone, rejeton des Ségobriges et des Goths, qui avait passé toute sa vie aux Cadeneaux, aux portes de Marseille aujourd’hui, mais alors aux antipodes tant dans la façon de vivre que dans les aspirations de ces descendants de paysans qui étaient à mille lieues de celles des citadins.

Alors, comment ont-ils pu se rencontrer et me donner la vie ? Grâce ou à cause de la fracture dont je parlais plus haut : ma mère, le Vieux-Port plein les yeux, a été emportée dans le tourbillon glacial qui a bouleversé le 23 janvier 1943 la vie de milliers de Marseillais et des générations suivantes. Elle avait treize ans. Victimes de la rafle de l’opération baptisée « Sultan », ses parents, grands-parents, sa petite sœur et elle ont dû quitter leur appartement précipitamment, en quelques heures, autorisés à n’emporter que le strict minimum pour survivre. Ils ont été embarqués dans des wagons à bestiaux à destination de Fréjus où devait se tenir l’effroyable tri qui enverra certains de ses voisins, de ses amis, dans l’enfer des camps de concentration nazis. Pour les miens, grâce à Dieu, ce fut le retour à Marseille, mais leurs biens avaient été pillés: il ne restait plus rien. Une semaine plus tard, l’ensemble du quartier a été dynamité, dévasté. Affamés et sales, ils purent trouver refuge en basse Ardèche jusqu’à la fin de la guerre où des familles les ont accueillis avec beaucoup de générosité.
De retour en Provence à la Libération, ils ont trouvé à se loger à Verduron haut, sur les hauteurs de la ville, loin, tellement loin de leur quartier. Plus de Vieux-Port ni de mer à portée de main. Le grand-père pêcheur à Saint-Jean, privé de son unique raison de vivre, la pêche, en est rapidement mort. Pour les autres, la vie a continué et c’est ainsi que ma mère a fini par rencontrer mon père puisqu’en venant habiter à Verduron, elle s’était rapprochée des quartiers nord et en particulier de la Gavotte et du village des Cadeneaux, berceau de la famille de ma grand-mère paternelle, les Cadenel. Mon père avait appris le français à l’école primaire. Auparavant, il ne parlait que provençal avec ses parents. Mais l’école et la pression sociale lui avaient fait oublier sa langue maternelle qu’il n’était plus capable de pratiquer couramment à l’âge adulte, à ma grande déception.

Cet exil forcé a eu plusieurs conséquences. La première, c’est que ma famille maternelle ne possédait plus aucun souvenir concret de son histoire, aucun objet, aucun vêtement qui rappelle un parent, un événement, une période heureuse. C’était un peu comme un traumatisme après un cambriolage total, la sensation de ne plus avoir de passé. La deuxième, c’est que ma mère a vécu jusqu’à aujourd’hui, à quatre-vingt-neuf ans, dans la nostalgie et le regret de cette époque, rêvant à l’infini du Pont Transbordeur qui constituait le seul paysage qu’enfant, elle voyait de sa fenêtre. Dans son salon à Septèmes trône d’ailleurs toujours une grande photo de ce pont.
Malgré l’amour qu’elle portait à mon père, elle ne pouvait s’empêcher de cultiver ce sentiment de supériorité des citadins vis-à-vis des gens de la campagne, des Phocéens vis-à-vis des Ségobriges, ce qui naturellement n’a pas facilité les relations avec sa belle famille. Elle a malgré tout vécu une grande partie de sa vie aux Cadeneaux, dans une petite dépendance de la maison de mes grands-parents paternels.

Mes grands-parents maternels, de leur côté, avaient finalement atterri à la rue de l’Evêché et ma mère et moi nous y rendions souvent le week-end et les jeudis, puisque à l’époque, le jeudi était libre pour les enfants et que ma mère avait abandonné son travail de vendeuse en lingerie après son mariage. La ville de Marseille tenait donc pour moi dans un périmètre qui allait de la place de Lenche – que nous appelions la place Lenche -, et en prolongement la rue de l’Evêché.

Mon aire de jeu se prolongeait un peu plus loin par la montée des Accoules. Pour moi qui avais toujours vécu aux Cadeneaux, la ville était souvent un sujet d’étude, toujours un sujet d’étonnement, mais je ne m’y sentais pas chez moi car ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la liberté de traverser les champs qui étaient encore nombreux aux Cadeneaux à cette époque, l’odeur de l’herbe coupée qu’on apportait aux lapins, le poulailler de ma grand-mère et la chasse aux insectes qui foisonnaient.

À cette époque, le quartier du Panier était très populaire et la place de Lenche était un havre de fraîcheur, à l’ombre généreuse des platanes. Elle était entourée de commerces très différents des cafés que l’on y trouve aujourd’hui et je me souviens en particulier d’une mercerie qui regorgeait de fournitures, sous-vêtements en tous genres soigneusement rangés dans leurs boîtes de cartons, elles-mêmes placées dans des alignements de tiroirs en bois aux poignées de cuivre. C’est là que ma mère m’achetait ces fameux sous-pulls légers à col roulé, à la mode à ce moment-là, aux couleurs vives – effroyablement vives vu d’aujourd’hui ! – et à la texture de nylon.

En descendant de la place, vers la gauche, se trouvait la petite pizzeria « Chez Angèle » et c’est probablement là que mon goût prononcé pour les pizza – celles cuites au feu de bois, pas les surgelées – s’est développé. Au passage, à Marseille, les gens de ma génération ne disent pas « pidza » mais « pitse », ce qui est une provençalisation de la prononciation italienne. Le restaurant existe toujours aujourd’hui, mais moi, j’ai eu l’honneur de connaître la vraie Angèle, la patronne. Je me souviens d’une jeune femme très belle, aux cheveux noirs raides coupés court, dans une robe turquoise qui avait dû marquer mon imagination de jeune garçon. Je me souviens de sa bienveillance et de son sourire, et également des grandes pizzas qui sortaient du four à bois, chaudes et odorantes, et que l’on découpait devant nous. Je me souviens de mon père commandant rituellement un vermouth cora en guise d’apéritif et dégustant un bocconcini.

Un peu plus loin, après le Vieux Clocher, restaurant qui lui aussi est toujours là, débutait la montée des Accoules. Nous avions bien un médecin de famille à la Gavotte, mais ma mère avait tenu à conserver le sien qui résidait justement dans ce quartier et que nous avons continué à consulter jusqu’à mon adolescence.

Nous remontions donc souvent les marches irrégulières de la montée des Accoules, dans une ascension lente qui nous dévoilait peu à peu ces quartiers pittoresques et ces placettes qui semblaient si loin de la ville.

En remontant la place de Lenche pour prendre la rue de l’Evêché, on arrivait chez mes grands-parents vers le milieu de la rue. C’était un appartement loué au premier étage. Peu de pièces, mais très grandes et très hautes de plafond. Mes grands-parents étaient ouvriers d’imprimerie. Ils travaillaient tous deux à l’imprimerie Robert, grande imprimerie à l’époque, en haut de la rue de la République. Mon grand-père était affecté à la conduite de presses typographiques et les bichonnait comme des animaux familiers alors que ma grand-mère était moins qualifiée. J’allais parfois les voir à l’imprimerie, dans le vacarme des machines en pleine action dont les mouvements répétitifs, rythmés par le souffle des vérins pneumatiques, me fascinaient, un peu grisé par l’odeur âcre omniprésente de l’encre et du papier et fasciné par le ballet saccadé des feuilles de papier positionnés sous l’encreuse.


Sarah Korzec


À droite de la place se trouvait le cinéma de quartier Rexy qui est devenu ensuite le Théâtre de Lenche, puis aujourd’hui la salle de Lenche et nous y allions parfois, tout comme nous fréquentions aussi avec mes parents les deux cinémas de quartier de Saint Antoine, près de chez moi, aux noms évocateurs : le Ritz et le Lido. C’était la grande époque des Fernandel, Bourvil, Louis de Funès, et nous n’en manquions pas un, bien calés dans nos sièges en bois – oui, en bois ! – le traditionnel chocolat glacé à la main, que les ouvreuses vendaient à l’entracte en passant parmi les spectateurs. C’était une époque où le popcorn n’avait pas encore franchi l’Atlantique. Et pour rester sur une note gourmande, quand venait l’été, ma grand-mère m’envoyait à la boulangerie à quelques dizaines de mètres récupérer une glace « maison », un « glacé » comme elle disait. Ces glaces étaient conditionnées dans des boîtes en forme de cylindre d’acier, le tout protégé par du polystyrène pour conserver la température. Je n’ai jamais plus retrouvé ce goût-là nulle part ailleurs et pourtant Dieu sait que je reste un grand amateur de glaces.
Il n’y avait quasiment que des magasins alimentaires dans la rue de l’Evêché, boulanger, boucher, charcutier, et un traiteur qui préparait des plats à emporter dont les effluves nous mettaient l’eau à la bouche lorsque nous mettions le nez à la fenêtre.

Pour moi, enfant de la campagne, n’en déplaise à ma citadine de mère, il était très compliqué de rester enfermé dans un appartement, fût-il celui de mes grands-parents et je passais mon temps vissé devant la télévision en prenant mon mal en patience et en m’évadant vers la mer rouge en regardant les aventures d’Henry de Monfreid auxquelles, je l’avoue, je ne comprenais pas grand-chose, autant à cause de l’histoire que de l’accent des acteurs.
Je m’aperçois aujourd’hui lorsque j’entends ma mère parler à quel point mes grands-parents avaient un fort accent marseillais, mais cet accent passait totalement inaperçu dans le quartier où tout le monde parlait de la même façon et j’ai eu la chance infinie de pouvoir l’entendre, cet accent qui portait encore en lui toute la verve de Victor Gelu, le chansonnier marseillais, qui avait su brandir le parler de Marseille comme un oriflamme. Cette phonétique encore si naturelle chez ma mère, a presque totalement disparu des rues de la ville ou plutôt elle a été brouillée par les apports successifs de population qui ont marqué durablement l’accent dit marseillais de leur empreinte, ce qui fait qu’on ne la retrouve plus aujourd’hui que chez des personnes âgées.
Mais j’en suis parfois à me dire que je ne reconnais plus l’accent de ma ville, notamment celui des jeunes générations, toutes origines confondues.
Alors, ne suis-je en fin de compte qu’un grand nostalgique, verrouillé dans un passé idéalisé et coupé des réalités du temps présent ?
Pas vraiment. Le passé est le passé, la rafle de Marseille n’était certainement pas la chose la plus agréable à vivre, mais sans elle, je n’existerais probablement pas.

Nos vies sont faites de croisements extraordinaires qui conduisent à prendre des chemins inattendus, imposés ou souhaités. Je ne crois pas à la prédestination, mais je suis toujours intrigué, parfois amusé par l’ensemble des événements qui nous conduisent à être ce que nous sommes.
Par contre, il est absolument vital pour moi de m’enraciner. Je n’en tire aucune fierté mais de la compréhension de ce que je suis, parfois de ce que sont les autres. J’en tire également une sorte de sérénité car la conscience d’être le maillon d’une chaîne nous ramène à notre condition de simple maillon, semblable à tant d’autres, mais nous rend également conscients de la force et de la responsabilité que nous avons en nous : si un seul maillon se rompt, c’est toute la chaîne qui est détruite.

C’est pour l’ensemble de ces raisons, pour préserver la diversité confondante des cultures humaines, mais aussi leur splendide unité que je considère comme un devoir de poursuivre et consolider cette chaîne au quotidien, même si cela impose parfois de remuer des montagnes.

Patrice Gauthier