LA PLAINE/LE COURS JULIEN : LES HEURES SENSIBLES

Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

Le Cours Julien, la Plaine. Deux lieux emblématiques et chargés de représentations lorsque l’on veut parler de la nuit à Marseille. Géographiquement proches, mais pourtant distincts, comme remplissant des fonctions différentes au sein des flux de circulation de la nuit. Ils ne sont bien sûr pas les seuls : il ne s’agit pas de nier au Camas, à Longchamps/Réformés ou au Vieux Port leur statut de pôle de la vie nocturne. Mais quand il s’est agi de faire un choix, c’est vers eux que nous sommes allées. Nous sommes convaincues que cette ville est le théâtre de profondes mutations – mais peut-être l’a-t-elle toujours été – et que ces dernières sont particulièrement visibles la nuit, là, au croisement des 1er, 5ème et 6ème arrondissements.


Ecrire à leur propos n’est pas simple, en partie parce qu’il est difficile de décrire objectivement un objet que l’on a chargé de signification, de sens, individuellement. Alors il a été décidé que cet article, plus que tout autre, ne pouvait résolument pas être écrit en adoptant un point de vue totalement externe. Ce quartier, c’est celui de la fête, si on n’y habite pas. Une fête un peu particulière, un peu carnavalesque et grotesque, enfin, ça dépend des soirs. En tout cas pour l’instant. C’était comme ça avant le mur de la Plaine, ça l’est toujours sur les graviers des travaux, et le Cours Ju est plus animé que jamais, en ce mois de juin.

Comment décrire le “Cours Ju”, La Plaine ? En regardant les avis laissés sur Trip Advisor, sur le 35ème lieux à voir sur 237 à Marseille, et noté 4 sur 5 étoiles, le Cours Julien apparaît comme un quartier bobo, celui des artistes et des musiciens, lieu de la vie nocturne marseillaise à ne pas rater lors d’un séjour. Le street art ornant les murs, les petits restos sympathiques rendent dans bien des avis un aspect convivial et font de cet endroit le “quartier branché” de la ville. Mais, plus surprenant, il est aussi considéré comme un quartier faisant office de “village provençal typique” au cœur de la ville. Ce n’est pas le Panier ? Non, et certaines personnes sont bien déçues de ne pas retrouver un “petit plus belle la vie” mais une place, quoique vivante, pleine “d’oiseaux bizarres, d’énergumènes et de dealers”. Car c’est cela aussi qui transparaît, la saleté, l’alcool et “les clodos”. Et ne parlons pas de La Plaine, qui n’est pas répertoriée sur ce site. Un coup d’oeil aux contributions apportées à la cartorgraphie de la Plaine et du Cours Julien sur OpenStreetMap rend d’ailleurs assez bien compte des différences d’intérêts économiques que représentent les deux espaces.


Source : OpenStreetMap France

De même, le rapide relevé de ces commentaires et différents avis montre l’ambivalence profonde de ces quartiers. Considérés par les uns comme lieux de vie et de festivités, la journée en café comme le soir dans les bars, et par les autres comme endroits mal famés grouillant de rats et autres ribambelles de déchets et de fluides corporels en tout genre. Mais alors comment les qualifierait-on, nous les habituées, habitantes, pratiquant ces lieux quotidiennement ? Ces lieux qui remplissent de multiples fonctions : détente après une dure journée de travail, simple passage, vie quotidienne.

De ce qui transparaît, dans notre vécu et notre perception, ils apparaissent comme effectivement peu sûrs, lorsqu’on est seul·e, et dont les rues sont les témoins de fins de soirées difficiles, entre odeurs d’urine et de poubelles. Mais surtout, tellement plus que cela. Certes, ces éléments sont réels mais l’ambiance que cet endroit dégage le fait vite oublier. Chaleureux. C’est le mot qui revient le plus dans les discussions qui décrivent l’endroit, une place pour décompresser, rencontrer des gens et se retrouver.


C’est un lieu que l’on porte en nous pour peu qu’on ait pris le temps de l’apprécier pour ce qu’il est, devenant peu à peu un emblème de ce que l’on aime à Marseille, une diversité des profils, allant de bobos à piliers de bars en passant par les étudiant·e·s.

Jusqu’ici, peu de distinctions entre Plaine et Cours Julien, on passe d’un bar à l’autre sans vraiment y penser et il y a un va et vient permanent entre les deux endroits, ce ne sont pas des unités closes. Pourtant du mouvement, il y en a aussi beaucoup à l’intérieur de chaque quartier. Les travaux de La Plaine, si clivants, qui ont suscité tant d’oppositions, ont bel et bien eu lieu et changent le paysage de manière radicale. A la place d’un parc pour enfant, un mur.
Et quel symbole que la construction d’un mur… Sur la terrasse du bar le Petit Nice, un vis-à-vis lourd de sens, celui d’une possible gentrification, d’une rénovation qui peut être était nécessaire, mais néanmoins difficile pour les habitants. Et pourtant, cela entraîne également de la créativité, celui des graffitis revendiquant la liberté ou affichant des slogans féministes aux côtés de ceux réclamant “Gaudin démission”.


La Plaine, la nuit. Photo : Lisa Birgand

Les lieux de vie nocturne en ont certes été affectés, mais sont toujours remplis, les habitué·e·s viennent toujours, qu’il vente ou qu’il pleuve, se retrouver autour d’un verre, parlant de quotidien, de politique, de philosophie, jouant aux cartes, aux échecs, comme si de rien n’était. Réinvestir, réinventer l’espace: les travaux avancent, le mur s’effrite, des grillages le remplacent, ouvrant une vue sur le sol retourné et sur la progression de ceux-ci. Les trottoirs forment maintenant un labyrinthe, le flux de piétons fait des détours improbables, et là, sur ce chemin, un barbecue sur “la plage” de la Plaine et des habitants qui se retrouvent.


La Plaine, la nuit. Photos : Lisa Birgand


 Bon. L’érection du mur de la Plaine a découlé d’un long processus, qui s’est soudain accéléré et matérialisé en octobre dernier. Cela semble incompréhensible, tant le symbole est violent, laid et imposant. Un mur, mais contre qui, contre quoi ? Veut-on empêcher quelque chose d’entrer, quelque chose de sortir ?

La vocation des pouvoirs publics est, au fondement du système politique, de garantir l’amélioration, ou du moins de maintenir à un niveau satisfaisant, la qualité de la vie de leurs administré·e·s. Certes, mais une fois que l’on a dit cela, se pose la question : de quoi est faite la qualité de vie ? Qu’est-ce que, en fait, le bien commun ? Par quels moyens atteint-on ce bien commun ? Et qui détermine tout cela ?

On peut mettre en place des outils participatifs, en vue d’une requalification qui prenne en compte les usages de ceux·elles qui vivent ou plus simplement pratiquent ces espaces. Ou bien, on peut prioriser une stratégie de “requalification de l’espace public”, assumée comme une “reconquête” et décidée en groupe restreint composé d’expert·e·s, et répondant à une stratégie foncière vieille comme les villes, et dont les résultats sont presque toujours catastrophiques.

Il est vrai que l’intégration des logiques de participation citoyenne par un nombre croissant d’institutions locales pose un grand nombre de questions, de leur efficacité réelle (à l’échelle internationale, même l’expérience de Porto Alegre présente un bilan mitigé sur le long terme) au but même de leur mise en place (elles peuvent jouer le rôle de légitimation de grands projets urbains qui seraient de toute façon exécutés, comme en donne fortement l’impression l’opération de médiation menée par l’Etat à la Joliette, dans le périmètre d’Euromed). Mais elles ont cependant le mérite de donner à croire – ou de montrer, pour les plus optimistes – que les dirigeant·e·s locaux·ales savent d’où est issue leur souveraineté, et pourquoi (pour qui) iels exercent un mandat. Au moins, on ne peut pas parler de négation de la démocratie.

Se dessine peu à peu ce qui s’est passé place Jean Jaurès.

A la Plaine, les outils de la participation citoyenne n’ont pas été déployés. Dès 2015, la rénovation fait l’objet de crispations entre certain·e·s habitant·e·s et les pouvoirs publics. La Mairie, la Métropole (dont le contrôle revient à M. Gaudin dans les deux cas, à l’époque) et la préfecture envoient régulièrement la police chasser des “piques niques de résistance” au moyen de gaz lacrimogènes. Trois ans plus tard, on fait surveiller l’abattage des arbres de la place par les CRS. Enfin, on construit le mur. Ces exemples, violents, montrent simplement combien les pouvoirs locaux, à Marseille, ont assumé de ne pas défendre pas les intérêts de toustes leurs administré·e·s, mais bien plutôt, en priorité, ceux de leur électorat, dont les caractéristiques sociologiques ne correspondent pas vraiment à celles des habitant·e·s de la Plaine qui contestaient le projet de la Soleam.

D’une manière ou d’une autre, celui-ci aura lieu. En un sens, il est probable que les travaux qui se déroulent sur la place encore aujourd’hui aboutissent à une hausse de sa fréquentation lorsqu’ils seront terminés. Ils provoqueront sans doute une forme d’ouverture à marche forcée de ce quartier, aux touristes et à des Marseillais·e·s qui n’ont pas encore l’habitude de s’y rendre. Si les usager·e·s actuel·le·s y perdent quelque chose, tant pis, puisque les travaux ne s’adressent pas à eux·elles.

Il demeure une seule petite énigme : une requalification était sans doute nécessaire, ne serait-ce que parce qu’on ne peut évacuer l’agrument de la sécurité et de l’hygiène de la Place. Et pourtant, le Cours Julien présente peu ou prou les mêmes problématiques, de relâchement social à la tombée de la nuit, avec ses hordes de fêtard·e·s et d’imbibé·e·s. Pourquoi ne subit-il pas le même sort ?

Peut-être qu’on ne rénove pas le Cour Ju parce qu’il a une image d’authenticité, commentaires et notes numériques à l’appui. La reconnaissance de son esprit convivial par les plateformes de recommandation semble l’exempter d’aménagements urbains spécifiques de la part des pouvoirs publics. Par contre, La Plaine, dont l’absence sur ces mêmes plateformes de notations ressemble à un vide géographique dans la constellation des “likes”, semble un élément de plus pour légitimer les rénovations violentes. Les acteur·ice·s de la convivialité représentent un intérêt économique moindre. Sauf si ça plaît aux touristes.


Pour aller plus loin :
OpenStreetMap France : https://www.openstreetmap.fr/
Leubolt, Bernhard, Andreas Novy, et Joachim Becker. « L’évolution des modes de participation à Porto Alegre », Revue internationale des sciences sociales, vol. 193-194, no. 3, 2007, pp. 489-504.URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2007-3-page-489.htm