LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE ZAZA : LA PLAINE

[Zaza a 25 ans, et il a tellement parcouru la Plaine qu’il peut nous y amener les yeux fermés]

  “Ya énormément à dire sur la Plaine, mais déjà je pense qu’il est important de préciser que j’ai toujours vécu à Marseille, la Plaine (et dans son ensemble aussi le Cours Julien qui est pour moi un grand ensemble, je fais pas vraiment de distinction entre les deux) est un quartier que je fréquente autant pour travailler que pour sortir depuis plus de 10 ans.

On peut pas parler du « problème » de la Plaine, à mon sens, sans l’intégrer dans ce qui semble être un projet plus grand, et qui est la rénovation des quartiers dit « populaires » du centre-ville. Le tout à grand renfort de gentrification.
Autant si rue de la République a été un échec cuisant de gentrification, les travaux à Noailles et la Plaine, la mise à mal des deux marchés, de ces deux derniers quartiers et même la zone Longchamps- Reformés ne présage rien de bon pour moi. Petit à petit j’ai l’impression qu’on voit fleurir un tas de commerces et d’activités destinés à des personnes plus aisées, et que petit à petit ces personnes s’approprient l’espace qui était initialement occupé par les habitant·e·s et les usager·e·s moins favorisé·e·s. En gros la définition-même de la gentrification. On va pas parler du Panier ou du Port mais c’est globalement les mêmes problématiques.

La Plaine donc, est un quartier que j’ai vu évoluer depuis que je suis petit. J’ai l’impression qu’on trouve de moins en moins de petits commerces, d’artisans, d’endroits où le quartier peut se rassembler en tant que quartier. Déjà du fait des travaux qui ont fermé complètement le plus grand endroit de rassemblement du quartier, mais aussi de la violence que renvoie ce mur. C’est pas facile de voir cet endroit où j’ai trainé et passé un temps incalculable réduit a un tas de poussière et de gravas, réduit à un mur parsemé de graffitis…


Copyright : Sarah Diep


Est-ce que le prix de ce mur aurait pas servi à rénover quelques bâtiments ? Ou le prix global des travaux en fait. Est-ce que c’est pas plus important d’avoir des maisons où les gens peuvent vivre dans des conditions décentes ? C’était plutôt ça la priorité pour moi. Je me fais pas d’illusion sur le fait qu’il faut pas attendre que les politiques pensent à ça mais ça n’en reste pas moins triste.

C’est dommage d’avoir viré le marché à la Plaine. « Depuis 1892 se tient l’un des marchés forains les plus populaires de la ville« , comme on peut le lire dans un flyer de la RTM… C’est dommage de savoir que juste une partie des commerçants ont été « relogés » sur d’autres marchés… Et quand je dis ça, personnellement, le marché de la Plaine je pense que j’ai dû le faire une fois depuis que je suis gosse, j’ai juste jamais vraiment pensé à faire un tour là-bas car pour moi c’était une de ces choses tellement évidentes que je pensais pas qu’ils le vireraient avant que je passe faire un tour. C’était quelque chose d’acquis, en quelque sorte. La Plaine ne pouvait pas aller sans son marché, sans le mec qui fait la paella, sans les vendeurs qui parlent fort, sans la petite vieille qui vend les citrons et les herbes, sans les étalages de vêtements, sans les stands où tu trouves de tout… Sans les éboueurs qui nettoient musique à fond, sans les gens qui viennent récupérer ce que les commerçants ont laissé sur place, sans cette horreur des sacs plastique qui se coincent dans les arbres, mais qui dans le fond avait aussi son charme (un charme typique de la Plaine) et tout ça autour d’un parc pour enfants à moitié glauque à moitié cool, où les enfants jouent certaines heures, quand d’autres sont déjà à la bière. Mais dans le fond tout le monde s’entendait bien, tu faisais pas chier ton voisin, il venait pas te faire chier et tout le monde cohabitait, et ça donnait un peu de charme à cette place.

Mais revenons à notre marché. C’était un marché important pour le quartier, un marché où tu pouvais trouver tout et n’importe quoi à petit prix. Et à la place on va te mettre quoi maintenant ? Des fruits bio et des arnaques pour touristes… Je sais ça a l’air plutôt réac’ de dire ça, mais j’ai rien contre le bio, loin de là. J’ai juste des priorités qui sont celles de penser au groupe avant de penser aux individualités. Premièrement, entre nous, je préfère le local non bio plutôt que le bio de l’autre bout du monde, un détail certes, mais pas tant que ça. Déjà tu fais travailler la région mais aussi tu utilises moins d’énergie pour le transport (pour citer que ça).
Mais ce que je trouve important surtout avant de penser au bio ou au local, c’est penser à celles et ceux qui étaient bien contents de trouver des produits peu chers, bio ou pas bio. Le bio tu peux l’acheter ailleurs si c’est ça que tu cherches. Alors que ce rassemblement de bonnes affaires utiles à des habitants et des usagers d’un quartier, eh bien c’est plus difficile à trouver et d’autant plus quand on en rajoute et qu’on vient déloger aussi le marché de Noailles.

Et puis les travaux se répercutent sur le chiffre d’affaire des commerces autour, ça, c’est un fait. Mais c’est aussi un moyen de virer les commerces les plus fragiles. A un moment si ton affaire était pas forcement au top, on te met une bonne grosse dose de travaux et on attend. Si t’as résisté à ça, eh bien tu peux sûrement rester. Sinon on te remplace et en général on met quelque chose en accord avec cette nouvelle place, donc avec un plus grand « standing ». Et on recommence, mais avec les habitants, dans le sens où tu te trouves face au même problème. Quand à un moment t’es entouré que de commerces dont les prix sont plus ceux du quartier que tu as connu, que l’immobilier augmente à cause des travaux tu vas avoir du mal à joindre les deux bouts. Et finalement tu vas partir du quartier pour laisser place à quelqu’un qui aura un plus gros compte en banque.

C’est un peu le serpent qui se mord la queue.

Ou alors ya la solution plus radicale, virer les gens ou les commerces sous prétexte de sécurité des immeubles. Dernier exemple en date, l’évacuation de la boulangerie du 61 Jean Jaurès alors qu’il n’y a eu ni passage d’expert ni arrêté de péril… Tu vires une boulangerie de quartier, tu mets 6 personnes au chômage. C’était la boulangerie qui fournissait la farine pour le carnaval en plus, pour moi c’est un symbole fort… Après il faut pas s’étonner que les habitant·e·s aient la haine, franchement ils s’attendent à quoi ? La mairie débarque, avec une pseudo consultation plutôt foireuse, qui prend pas en compte l’avis des habitant·e·s et usager·e·s, elle commence les travaux, elle te met un mur en plein milieu… Et après, elle se sert d’évènements comme l’écroulement d’immeubles pour virer petit à petit… Et franchement je ne vois pas trop ce qu’on peut faire contre ça. Je dis pas que les manifs, les réunions et tout ce que les gens ont mis en place a servi à rien, mais tu te bas contre qui ? La mairie, les pouvoirs publics et des grosses entreprises de rénovation…


Donc il faut bien se rendre à l’évidence que c’est chaud pour la Plaine. J’attends et j’espère que ça sera pas ce que je pense, mais ça fait un moment que j’ai fait mon deuil de la Plaine, entre nous. Adieu les bancs, adieu la vraie sardinade du premier mai, adieu les longues nuits d’été à siroter de la bière souvent trop chaude, adieu le marché haut en couleurs… C’est aussi dommage d’avoir viré les bancs que tout le monde affectionnait. Ou en tout cas que j’affectionnais. On a tous et toutes, en été, trainé sur les bancs parce qu’il faisait trop chaud ou qu’on avait pas envie de payer une bière au bar, et qu’on voulait juste une canette, profiter entre ami·e·s. Ça sera surement encore possible, mais j’ai un peu le sentiment qu’en aseptisant tout ça à coup de rénovation, on va avoir un endroit très froid et monotone…

Dans tous les cas il y aura plus cet esprit typique de la Plaine.
C’est aussi dommage de prendre comme argument que ça va améliorer la « sécurité » pour justifier cette rénovation. Je pense pas que la Plaine était un endroit plus dangereux que le Port par exemple. Par contre, c’est sûr que c’est un endroit plus compliqué à surveiller et contrôler pour les pouvoirs publics.
Du coup on rénove, on augmente les prix, on vire quelques commerces pour mettre la pression, on vire le marché populaire et plus ou moins dans le même temps les gens qui vont avec. Petit à petit et de force on change le quartier.”

Zaza.