« L’EXAMEN DE MINUIT »

Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

  Par où commencer pour parler de la nuit, pour tracer les contours de celle qui, indéniablement, a pour propriété de les brouiller ? Puisque La Zone est marseillaise, et que le mysticisme a quelque chose de fascinant, allons entrouvrir la porte du symbolisme : la signification de la Lune, 18ème arcane du tarot marseillais, en dit long sur la manière dont est perçue la nuit, à travers l’un de ses attributs les plus importants.

Copyright des cartes © Camoin et Jodorowsky
Textes de Philippe Camoin © copyright 2000

La Lune est un arcane inquiétant. Elle annonce la folie, le mensonge, le trouble… et est associée à la féminité. La lecture de cette carte montre combien le moment qu’est la nuit peut être abordé comme un problème. Elle montre aussi combien la nuit modifie la perception que l’on peut avoir des choses, des lieux, des personnes. En particulier lorsqu’on se situe en milieu urbain. Si “l’air de la ville rend libre” pour M. Weber, on pourrait dire que l’air de la nuit, lui aussi, est porteur d’une forme de liberté. Pour Weber ce sont précisément les évolutions du droit, qui peu à peu s’appliquent dans l’enceinte des murs des villes occidentales, qui libèrent les urbains et en font des individus. Mais la nuit, que fait-elle ? Elle renverse, elle inverse, elle annule le droit. 


La nuit est souvent perçue comme un espace de liberté créatrice et d’expression propice aux artistes. Cela se pose comme une évidence, sûrement du fait de la perception qu’en a donné l’art, de la littérature à la musique, de la peinture au théâtre. Elle est le moment d’un passage de croyances, par le rêve ou le cauchemar, qui peuvent faire du sommeil le réceptacle d’une inspiration. Il y a aussi l’absence de lumière du jour qui favorise, aussi bien matériellement que symboliquement, le caché, le secret.


C’est bien la nuit qu’Antigone, contre la loi énoncée par son oncle, enterre son frère. Suspension du droit, nous y revenons. Mais il ne s’agit bien que d’une suspension, puisque le jour met à découvert la transgression nocturne, et dès lors le retour de la norme revient à la charge, plus violent encore.
Ce que nous rappelle cet exemple, comme celui de l’arcane de la Lune, c’est la valeur féminine de la nuit.  A la fois inquiétante, favorisant l’émergence de la folie, c’est aussi Nout, la déesse égyptienne, mère de toute chose. Symboliquement, la nuit est le double absolu, elle est le corps au sein duquel le bien et le mal livrent bataille, jusqu’au retour incessant du jour. On comprend mieux pourquoi elle est si favorable à l’expression artistique : c’est parce qu’elle est intéressante, et qu’elle représente les tensions qui traversent les individus, les pulsions de vie et de mort.

   Comment alors lier ces tensions fondamentales, avec la nuit urbaine et moderne, qui est celle de l’éclairage public, si éloignée de la nuit des temps ?  Écoutant Jacques Dutronc, “Il est cinq heures, Paris s’éveille”, on se fait une idée des attributs que l’imaginaire collectif contemporain confère à la nuit. Elle constitue le moment où les amours interdites se retrouvent et où les créatifs travaillent. Cela peut être lié à la dichotomie entre jour et nuit qui dicte nos vies. Là où le jour est synonyme de travail en open space, et de course à la performance, la nuit est cet espace, intime ou public, de création artistique, de légèreté improductive.


  Si l’image romantique de l’écrivain devant sa machine à écrire ou du peintre devant son chevalet, passant des nuits blanches,  est présente, une forme plus collective l’est également. La nuit, des performances, des pratiques aux marges de l’espace régi par les institutions surgissent, que cela soit sur la scène underground des soirées techno, ou encore lorsque les collectifs de graff exécutent leurs oeuvres, loin des regards de l’autorité. La nuit est donc un moment, et presque même un lieu, parallèle à celui du jour, de renversement des normes.


Nous pouvons toustes alors devenir notre propre artiste, nous fondre dans une masse dansante et créer un nouveau “soi”. Lieu d’affirmation de l’individualité, à travers l’alcool ou autres substances, dans la nuit les timides peuvent s’affirmer, ou les féroces s’adoucir. La nuit est un espace de liberté, qui s’exprime comme déchaînement de passions et frénésie de la fête, mais aussi au contraire comme ralentissement du rythme de la ville, par des moments propices au calme et à l’introspection. Nombreux sont les hommages, dans l’art, à la déambulation nocturne, et à ce qu’elle apporte à l’individu qui se retrouve enfin vraiment seul, plein, entier. C’est par le contraste avec la ville du jour que la ville de la nuit procure cette impression.

Toutefois, cette vision positive de la nuit ressemble fort à une injonction au plaisir, alors même que le plaisir est peut-être bien la chose de ce monde la moins équitablement partagée. Pouvoir jouir du monde comme cela n’est pas forcément à la portée de toustes. D’une part parce qu’il n’y a pas qu’une nuit, mais bien une multiplicité de nuits, fragments éclatés qui, pris selon le point de vue des un·e·s est synonyme de fête, et des autres de nuisances. De même, apprécier les déambulations solitaires et nocturnes, pour le calme qu’elles procurent, est peut être le privilège de quelques un·e·s.

Ah. La nuit ne serait donc pas qu’un moment de formidable créativité et de libération des normes ? Peut-être peut-on supposer alors que, si elle est un moment où certaines normes du jour ne s’appliquent pas, elle ne saurait en être la disparition totale. Une hypothèse : la disparition des normes, du droit, le relâchement du contrôle social, bénéficie précisément à ceux qui n’ont pas besoin de la protection de ce contrôle. Ironie. L’imaginaire collectif a fait de la nuit un symbole de féminité, alors même que les femmes font partie de cette catégorie de population pour qui la nuit est difficile d’accès. Elles sont cependant loin d’être les seules. 

L’histoire de la nuit recoupe l’histoire des discriminations et des inégalités. Si l’on renverse le problème, on peut se dire qu’il y a derrière ces idées un choix de la part des pouvoirs publics. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer la protection des citoyen·ne·s, même ceux “de seconde zone”, durant le jour, puisqu’il est exigé de tout le monde un travail. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer les conditions sécuritaires de l’accès à l’économie et à la consommation. Mais la nuit, point de travail. Qui veut faire la fête en assume les risques. Voilà.
Cependant, la réalité est complexe, et les acteur·ice·s de ce jeu très nombreux·euses. Depuis que les minorités raciales ou sexuelles, et marginaux·ales en tout genre, ont été promu·e·s au rang de citoyen·ne·s, qu’il leur a été reconnu le droit de vote, ou de travailler, iels sont également devenus des consommateur·ice·s à part entière. Si l’Etat est bien rarement à l’avant-garde pour comprendre les mutations sociales, le capitalisme, sous sa forme néolibérale actuelle, l’est tout à fait. Le phénomène de “diurnisation” de la nuit, mis en lumière, si l’on peut dire, par de plus en plus de chercheur·e·s en sciences sociales , peut être compris comme une manière de sécuriser la nuit. Repousser les limites de la nuit, c’est bankable.  


NBLuc Gwiazdzinski utilise ce terme pour désigner le fait que les limites de la nuit, au cours de l’histoire, tendent à être repoussées à des horaires de plus en plus tardifs, et ce notamment en lien avec l’éclairage public et les heures d’ouvertures d’activités commerciale.


  Ce que détruit la diurnisation, la colonisation de la nuit par l’ouverture de plus en plus tardive de Musées, des bibliothèques, des bars branchés et des supermarchés (à La Timone, il y a un Casino ouvert 24/24 7/7), ce ne sont pas seulement les pratiques a-normales et marginales. Elle remet aussi en cause le sommeil. Ce dernier mérite notre entière attention, car il est bien fondamental, et attaqué. Il est l’un de nos besoins naturels dont découle un grand nombre de fondements de notre société, parce qu’il nous rend égaux·ales face à la menace que nous exerçons les un·e·s sur les autres. Les forts dorment aussi : et c’est la nuit que les faibles, celles et ceux qui n’ont pas de leur côté le muscle, rusent. La nuit, Ulysse crève l’œil du cyclope, et Pénélope défait sa tapisserie pour faire attendre ses prétendants. L’égale capacité de nuire qu’implique le sommeil est à la base de l’acceptation du contrat social, car tout le monde en a besoin. Biologiquement, il est aussi le seul véritable moment de la récupération physique et mentale qui nous permet de faire le tri des informations reçues durant le jour (ce serait la fonction des rêves). Les injonctions à travailler, à sortir et à consommer aussi la nuit sont alors une remise en cause de cette égalité de fait face au sommeil. La nuit, dernier bastion de l’improductivité, est attaquée.

Et dénoncer la diurnisation de la nuit comme processus qui introduit la productivité là où elle n’était pas encore, ça ne signifie pas dire que cela permet à tout le monde de profiter de la sécurisation qui en est le pendant. Mais ça pousse à poser la question : à qui profite le “crime” de la mise à mort de la nuit ? Car opposer le jour et la nuit comme espace du travail et espace du loisir, c’est gommer tout un pan de la réalité, sur lequel la société repose en réalité : le travail de nuit, précaire s’il en est. Tout ce que l’on veut cacher, les activités de nettoyage, la prostitution, l’économie souterraine. Il est cinq heures, Marseille s’éveille, et les fêtard·e·s rentrent chez eux·elles. Mais sur leur route, iels ne croisent pas seulement ceux·elles qui quittent leur foyer pour commencer leur journée. Ils croisent aussi la cohorte de ceux·elles qui n’ont pas encore fini leur nuit de labeur et qui, bientôt, rentreront chez eux. S’ils le peuvent.


Pour aller plus loin :
IAM, “Marseille la nuit”, L’école du Micro d’Argent, ℗ 1998 Côté Obscur, licence exclusive Parlophone / Warner Music France, a Warner Music Group Company https://www.youtube.com/watch?v=4Vyij7k-GTw
Charles BaudelaireL’Examen de Minuit, Les Fleurs du Mal, 1868
Berguit, Jean-Noël. « L’histoire de l’homme à travers la nuit », VST – Vie sociale et traitements, vol. no 82, no. 2, 2004, pp. 23-28. https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2004-2-page-23.htm
Luc GwiazdzinskiLa nuit, dernière frontière de la ville. Editions de l’Aube, 256 p., 2005, Monde en cours, Jean Viard assisté de Hugues Nancy. halshs-00642968 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00642968/file/La_nuit_derniere_frontiere_de_la_vi.pdf
Georg SimmelLes grandes villes et la vie de l’esprit. Suivi de « Sociologie des sens », Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, 107 p., trad. J.-L. Vieillard-Baron et F. Joly, préf. P. Simay, ISBN : 978-2-228-90887-0. https://journals.openedition.org/lectures/11348