légende urbaine

N°3/JUIN 2020 : UTOPIES, DYSTOPIES 


SARA FIASCHI : “COMPOUND”
Notice : Agathe Mattei ; Texte : Sara Fiaschi

  "Au départ des questionnements qui nourrissent mon travail, il y a ce mot valise «Nature», qui renvoie à la question de l’anthropisation de notre environnement. Un environnement en perpétuel mutation, qui convoque différents degrés d’artifices chez les êtres vivants et qui fait ressortir des situations équivoques : entre la science et la science-fiction, l’ordinaire et le grotesque, l’amateur et le spécialiste. L’enjeu se situe entre l’aspect scientifique et l’aspect fictionnel des choses, de souligner comment ces deux tendances permettent de créer une forme de récit qui constitue ce qu’est la nature: un savant mélange de croyances et de faits. Au travers différents domaines comme la biologie, la science-fiction, la géologie, les jeux vidéos sandbox, les road-movies, j’essaie de créer un vocabulaire de formes issu de ces grands ensembles pour réaliser mon paysage idéalisé, qui comme Nature Rature est un ensemble de sculptures s’inspirant de formes organiques et géologiques constituant un inventaire protéiforme qui scénarise un récit potentiel sous forme de micro-scénettes.
Prêter une voix, fictive et potentielle, c’est ce qui m’intéresse avec le discours sur la nature. C’est de faire parler la matière ou ceux à qui on ne prêterait une voix ; comme dans mon texte La Réserve, qui, entre récit d’expérience et fiction, traduit la vie de mouches drosophiles et OGM. Je joue à être une phénoménologue, une magicienne, une poète, une chercheuse sans science, une dresseuse de puces sans puces."






Voilà comment Sara nous décrit son travail, et voilà ce qui nous a intéressées, dès nos premiers échanges. De l’idée initiale de travailler ensemble autour du concept de nature, dans un lieu justement en profonde tension entre environnement protégé et urbanisation, production et transmission de savoir et logiques de conditionnement, nous avons progressivement dérivé vers l’idée de dystopie, de production d’idéologie et de basculement dans l’aliénation. Alors, nous avons articulé tout le numéro autour du texte qu’elle a écrit, fruit de ces réflexions. Ce texte s’appelle Compound, et il cristallise les enjeux de définition de ce qu’est encore le bien commun que l’on appelle éducation, des espaces où elle est pratiquée, et de la temporalité dans laquelle on l’inscrit : c’est un texte dystopique, mais ce n’est pas de la science fiction.


Instagram : Sara Fiaschi
Site internet : http://www.sara-fiaschi.fr/

Iconographie, de gauche à droite :
Nature Rature, 2018-2019 ; Vai!, 2016 ; Image extraite de la vidéo Can we do it?, 2018 ; La Réserve, 2018.

Pour aller plus loin :





***
Compound


Elle venait de passer le PC sécurité : son empreinte digitale, la forme de son iris, une fois scannées, avaient rejoint la base de données d’InCorp+Partners. Un fragment d’elle-même était devenu partie intégrante d’un catalogue d’identités digitalisé, d’un annuaire de ceux qui n’ont plus le choix. Ceux qui s’aventuraient jusqu’à Luminy ne s’y trouvaient pas par hasard, mais plutôt parce que la vie ne devait pas être une lutte, ou qu’ils avaient lutté pour prendre part à celle-ci. Elle passa la première enceinte circulaire qui entourait la totalité du pôle de recherche et développement ; environ vingt-cinq hectares de terrain comprenant une pinède sèche, qui, après de nombreux incendies, dévalait des troncs calcinés en langues noires cristallisés par le sel, jusqu’au bord des eaux vertes de la mer. L’espace que recouvrait l’entreprise, ou plutôt le territoire qui était le sien, ce compound nord-méditerranéen, était un labyrinthe abrité par plusieurs enceintes circulaires qui régissaient l’accès à ses différents organes : le noyau étant réservé à une élite. L’enceinte extérieure, qui descendait en zigzaguant à travers les masses rocheuses jusqu’à l’ancien port, ressemblait étrangement à la Grande Muraille de Chine qui aurait préféré le béton armé à la pierre de taille.



Allant vers l’Hexagone, un espace de rencontres et de conférences, elle appuya son index sur une surface de verre micro-ventilés où des capteurs optiques, rugissants de lumière, lui offrirent l’accès à la salle. La scène s’éclaira d’un halo qui inondait les épaules d’un homme mince au visage fin, aux yeux perçants et aux mains agiles. La lumière allait croissante et bientôt chaque partie de son corps qui avait été découpée apparaîtrait unie au cœur de l’aura. Cet homme, elle le reconnaît bien, c’est Liam Fodden, le PDG d’InCorp+Partners, venu accueillir les novices, ceux qui débutent au sein l’entreprise et découvrent pour la première fois le compound. Elle l’a vu à la télé, sur les réseaux sociaux, sur les derniers panneaux d’affichages publics qui n’ont pas été ravagés par les appels à la haine, les slogans anarchistes ou anti-capitalistes devenus monnaie courante en ce début de siècle. Un tonnerre d’applaudissements se fit entendre sous le dôme de l’Hexagone, la verrière armée laissait apparaître un ciel triste qui contrastait avec l’enthousiasme de la foule. « La génétique ne ment pas et c’est pourquoi nous sommes aujourd’hui réunis. Tous et toutes avez passé les tests de sélections durant ces deux derniers mois, merci de votre persévérance, merci d’être qui vous êtes ! » Cent cinquante personnes étaient réunies face à Liam Fodden, cependant chacune d’entre elles semblait appartenir à un présent où la fin des temps venait d’être annoncée, car ce prêche ne faisait qu’éloigner la perspective d’un futur où la prédiction génétique ne serait pas devenue la norme. Nina était en extase, elle avait été choisie. Son futur à elle sera radieux, son futur sera l’avenir : elle pourra vivre un épanouissement sur le long terme, satisfaisant ses besoins à la hauteur de ses attentes, sans contrainte, sans négociation, sans heurts susceptibles de venir  corrompre son devenir. Sa vie jusqu’alors avait été faite d’une suite interrompue d’obstacles que cette histoire permettait de clore sur le champ. « InCorp+Partners s’engage à ce que vous puissiez bénéficier de la sécurité alimentaire, de l’accès au logement, mais également l’assurance d’avoir une communauté à vos côtés qui vous accompagne et vous challenge dans votre progression dans l’entreprise. Votre entretien et votre génotype nous ont indiqué votre signature, grâce à InCorp+Partners vous pouvez maintenant décidez de qui vous êtes ! La progression au sein de l’entreprise vous permettra d’accéder à toutes les strates amenant à la possibilité d’un épanouissement total et l’assurance de partager le bonheur qui vous est dû avec toute la communauté. Ici commence une révolution à laquelle vous avez été conviés. Si repousser les limites de la science est une chose qui a déjà été faite, ce que notre révolution souhaite c’est repousser les limites de l’humanité, qui ne veut plus supporter cette société à bout de souffle. C’est notre devoir de créer un futur plus sain, plus propre pour toutes et tous, et c’est ce que la communauté se donne comme ambition ! ».



Nina émue, se souvenait du premier entretien qu’elle avait passé comme d’un moment où elle s’était de nouveau découverte. Après avoir fourni un dossier assez important de papiers concernant son livret de famille, ses derniers revenus qui dataient d’il y a deux ans, ceux de son père, qui n’avaient jamais été ni réguliers, ni bien hauts, et ses qualifications sous la forme d’une lettre de motivation, elle se remémora ce qu’avait été le travail pour elle, des heures à pédaler sur une balance pour produire de l’électricité pour une autre entreprise. Son seul contact avec le monde extérieur, parce qu’elle pouvait travailler depuis chez elle, était son téléphone portable qui lui servait d’interface avec son employeur, relevant ses heures elle-même, diagnostiquant la vétusté du module électrique que l’entreprise lui avait alloué pour pouvoir gagner quelques billes.

Cette fois-ci le recruteur était assis face à elle, et après un bref échange, lui offrait des examens médicaux poussés qu’elle ne pouvait s’offrir, hémogramme, test à l’effort, dont résultaient un séquençage génomique pour mieux comprendre son métabolisme et ses besoins physiologiques. C’était un luxe. Ainsi la carte étalée de ses gènes se donnait à voir décrivant tout ce dont son corps était capable. Mis à plat, c’était un corps sans corps qui s’exprimait dans une langue sourde et mathématique. InCorps+Partners a commencé à être connue grâce à un abonnement mensuel pour des doses alimentaires conçues à partir de l’analyse génétique des besoins nutritionnels de chacun, qui respectent le corps et assure l’apport calorifique indispensable au bon fonctionnement du métabolisme. Les crises successives ayant réduit l’approvisionnement des ressources comestibles pour ne laisser que les denrées de première nécessité circuler au sein des villes, il ne restait désormais plus que la synthèse de molécules pour subvenir à toute la palette des besoins humains. C’est dont l’entreprise était devenue la spécialiste, et même la numéro un du complément alimentaire.  En partageant le futur de celle-ci, Nina avait la garantie que maintenant, cet abonnement, dans sa formule la plus complète, lui serait désormais gratuitement accessible, et cela la faisait se sentir accomplie, maîtresse d’elle-même, capable d’évoluer, libre. Cette sensation de chaleur au fond du ventre qui remonte jusqu’au cœur, les poumons qui expirent un souffle chaud teinté d’orange, de lever du jour, de lumière réconfortante qui faisait de la nuit un vieux souvenir et rendait le paysage qui entourait Nina aussi étincelant qu’elle-même.




Le paysage accueillait la lumière fade de l’extérieur de la salle de conférence, une lumière timide d’une fin de matinée de novembre, comme si le soleil oriental était paresseux à l’idée d’éclairer encore une fois l’est du globe. Nina, elle, enivrée ne pouvait tenir en place, et voulait descendre vers l’ancien port devenu une station de désalinisation irriguant la ferme à molécules de l’entreprise.

La première enceinte dans laquelle elle se trouvait, la plus ancienne, ressemblait au dessin d’une ville par un jeune enfant car l’échelle des bâtiments était toute différente les unes des autres, et chacun avait sa propre identité, comme un collage forcé entre différentes architectures et fonctions, labo, salle de conférence, vigie, etc. Nina se rappela le tapis sur lequel elle jouait enfant, des routes et des bâtiments écrasés par des petites voitures en plastique qui glissent sur la bouclette serrée. Ce souvenir lui donnait l’impression de se trouver dans un endroit familier où les possibles sont à écrire à travers la naïve architecture du lieu. L’organisation des bâtiments , de grands rectangles se répondant légèrement en quinconce dans le paysage et traçant des lignes en pointillés, qui formaient un ensemble d’angles droits sévères totalement différent de son tapis de jeu ondulant, lui semblait aussi très rigide. L’armée des angles bétonnés était encerclée par l’enceinte extérieure, et ces éléments se confrontaient comme deux époques éloignées d’une même histoire. Le pôle de recherche et développement était né de la transformation progressive de l’ancienne université de Luminy en  un complexe privé d’enseignement, avant d’appartenir entièrement à InCorp+Partners. Ces bâtiments sont les dernières traces de ce que l’enseignement public avait pu être, pour Nina, il en ressortait la sensation d’une froideur, qui accompagnait bien les pins carbonisés qu’elle voyait comme des pattes de mouches le long de la Gineste. En intégrant l’entreprise, Nina sera formée aux nouvelles technologies, et plus elle avancera les échelons, plus elle aura l’opportunité de s’orienter vers ce qui l’intéresse le plus. En soi, ce n’est pas tellement différent de la hiérarchie qui existait dans l’enseignement public. C’était un système de sélection qui éliminait au fur à mesure ceux qui ne se canalisaient pas dans les désirs de l’institution et qui semblait offrir de plus en plus de choix à ceux qui s’accrochaient à leurs notations. Mais, plus ils étaient diplômés, plus les étudiants qui avaient accompli des études dites « supérieures » ne trouvaient malheureusement que trop peu de travail dans la branche qu’ils avaient choisie. Son père avait été un étudiant en droit, après un concours pour obtenir le droit de défendre des clients, il s’était retrouvé le bec dans l’eau quand les comparutions immédiates étaient devenues une norme pour les jugements. Quant à son travail en cabinet, qui est était bien loin de ce qu’il avait appris sur les bancs de la fac, il avait tourné court : après un bref engouement pour le droit des affaires, faute d’entreprises nouvelles, il s’était reconverti à toute berzingue en chauffeur dans les transports publics.

« Quelle perte de temps ! » pensa Nina. « Au moins maintenant, ce qui est sûr, c’est qu’emploi et étude ne seront plus jamais dissociés ! ». « Tous les novices peuvent rentrer chez eux. La formation débutera demain matin, neuf heures à l’Hexagone, un e-message vous sera envoyé sur vos tablettes au moment où vous quitterez les lieux pour vous rappeler les indications. Les camions vous attendent devant l’enceinte extérieure et vous ramèneront aux différents points chutes. » La voix venait de haut-parleurs. Nina se dirigea vers le PC sécurité, le franchit en sens inverse, et monta dans un camion bâché où le paysage surgissait, flou, à travers les hublots de plastique qui servaient de fenêtre. La route était encadrée de chaque côté par des murs de béton assez hauts et lisses pour ne pas être enjambés. Le camion glissa comme dans un tunnel sans toit jusqu’à un autre poste de sécurité qui délimitait la fin du territoire de l’entreprise. « Je n’étais plus à Marseille », pensa Nina. Personne ne se parlait, tous étaient concentrés sur le chemin à prendre, à ressentir les nids de poule dans la route, à observer l’état des maisons, à constater laquelle était encore habitable ou non, à croiser le regard d’un badaud le long d’un trottoir vide, à écouter le silence et parfois les cris d’une dispute, à contempler toutes les voitures à l’arrêt sur le côté, ternies par la poussière. Surtout, il fallait compter les camions, les camions de secours, ceux de l’armée, ceux des associations d’aide aux délogés, les camions d’entreprises comme celle de Nina, les camions de la police, les camions des élus, et les camions de ceux qui avaient assez d’argent pour avoir le leur. Les camions étaient devenus le signe d’une bonne santé urbaine, car ils indiquaient le degré d’implication de tous dans la ville, le jour où il n’y aurait plus de camion, c’est qu’il n’y aurait plus aucun meuble à sauver. Le premier arrêt du convoi fût à côté d’un check-point militarisé sur un croisement de deux larges boulevards - les camions étaient systématiquement contrôlés de peur d’une attaque terroriste.



La présence des militaires permettaient d’encadrer les banques alimentaires distribuant de la nourriture, mais surtout l’eau qui était devenue difficilement accessible. Ces intersections sous protection étaient devenues, au fil du temps, l’équivalent des anciennes places des centre-villes où chacun troquait information et ce qu’il avait contre un service ou une bouteille de gnôle. Tout cela se passait si furtivement que les militaires n’avaient pas besoin d’intervenir, comme si ces chorégraphies avaient étaient mises au point par des gymnastes en manque d’adrénaline. En continuant la route, le camion arrivant près du centre, croisait de plus en plus de personnes, les rues s’animaient. Nina descendrait au prochain arrêt. Elle emplit ses poumons de l’air du camion comme si celui-ci portait en lui ce qu’il y avait de promesses quand elle était à Luminy, comme si cet air portait l’assurance de sa validation au sein de l’entreprise, elle bloqua sa respiration quelques secondes, comme pour mieux profiter de ses bienfaits. Les yeux clos, elle attendit que le camion s’immobilise pour réapparaître, comme sortie d’un rêve, dans cette réalité pesante qu’elle connaissait si bien. L’air qu’elle respira en descendant du camion sentait la fumée. Un feu brûlait quelque part, mélange de plastique et de bois que la fin d’automne annonçait comme recrudescent l’hiver venant. L’odeur de la zone, le parfum de l’errance et du froid. Nina s’enfonça dans une rue, esquivant les fantômes des boulevards, tous à la recherche de quelque chose de manquant, médicament, eau ou nourriture, Nina ne pouvait rien pour eux. Incorp+Partners la rendait un peu plus responsable, enfin capable de se préserver. Elle glissa dans sa rue jusqu’à son immeuble où rien ne bougeait, entra dans le hall ouvert à tous vents où venaient s’engouffrer, pêle-mêle, détritus et sans domicile fixe. Elle monta les cinq étages, pénétra dans l’appartement, se rendit dans sa chambre où, sur le sol le long de sa fenêtre, poussaient dans des bacs différentes espèces de plantes. Nina se pencha et les examina une par une, consciencieusement, elle baladait son regard sur chacune d’elles Elle avait aussi son compound privé, son propre territoire sur lequel agir, une terre promise, un objectif à réaliser, une terre à protéger. Elle faisait croître secrètement ce qui était pour elle une source d’apaisement : un univers potentiel sur lequel elle aurait tous les droits.