légende urbaine

N°2/ FEVRIER 2020 : MEMOIRE VIVE

ÉDITO / MEMOIRE VIVE

    Mettre au centre de la réflexion la notion de mémoire, c’est en réalité parler d’une infinité d’autres choses, au premier rang desquelles la question de la transmission, et celle de la souffrance, et de la relation que nous entretenons avec elle. Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi est-ce qu’il est salutaire, à Marseille, de traiter et de tenter de comprendre ces questions ?
C’est parce qu’à la veille d’échéances électorales, les discours qui sont produits sur la ville et ses formes, sur ce qu’il faudrait y faire, évitent soigneusement de les aborder. On ne fait pas une campagne avec des traumatismes, et, de toute façon, ce serait sans doute considéré comme de la récupération. Pourtant, combien de mal le déni, les non-dits et la souffrance non reconnue peuvent engendrer, même si le temps passe et que les générations se succèdent. Quel héritage, quels souvenirs ont laissé les drames de Marseille dans son présent ?

Le présent numéro ne traite pas pour autant de l’effondrement ou du mensonge. L’idée est plutôt de revenir sur ce qu’est la mémoire, sur ses mécanismes, ses dimensions politiques, mais aussi individuelles, neurologiques, générationnelles. On vous parle de cerveau, d’identité, de mythes ou de famille, pour que le décryptage de ce qui est en train de se passer autour de nous, et de ce que nous en retiendrons, soit plus conscient.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone




MEMOIRE(S) EN QUESTION
Un texte de Camille Mattei, Lisa Birgand et Matteo Stefani

Myosotis
“Ayant perdu toute mémoire
Un myosotis s’ennuyait.
Voulait-il conter une histoire ?

Dès le début, il l’oubliait.
Pas de passé, pas d’avenir,
Myosotis sans souvenir.”
Robert DESNOS, Chantefables et Chantefleurs (Grund, 1955) (1900-1945)

    Un monument aux morts. Voilà ce sur quoi nos regards ne butent plus depuis des années que nous les contournons, observant parfois le travail d’un sculpteur inspiré par cette commande publique. La liste de noms gravée suite à la première guerre mondiale s’est allongée au lendemain de la seconde, puis des autres. Ces monuments, ces noms, ces soldats anonymes et statues de plomb font partie de notre paysage commun. Nous traversons parcs et ronds points où trônent ce que nous avons choisi d’inscrire de notre passé dans notre présent.

La « mémorialisation est entendue comme la mise en récit publique de ce passé appréhendé sous une forme autonome et convoqué de façon continue dans le présent et pour l’avenir.» La « “mémoire” , qu’elle soit entendue comme souvenir de l’expérience vécue et/ou transmise ou comme instrumentalisation de cette expérience en fonction des usages politiques du passé » est un sujet sensible, omniprésente dans nos villes et nos rituels collectifs, l’injonction est à se souvenir. Mais que peut signifier se souvenir ensemble? La mémoire peut-elle être objective?

Un instrument au service de la nation

La mémoire est un élément constitutif d’une identité, émanation des préoccupations et sensibilités d’une collectivité. De ce fait, l’Etat et les pouvoirs publics comme représentants d’une communauté, sont eux-mêmes producteurs de mémoire et empreints de la volonté de la transmettre entre les générations.
La question de l’enseignement de l’histoire est cruciale dans le processus de transmission intergénérationnel. L’Histoire comme science sociale méthodologiquement codifiée, peut impliquer des orientations politiques. Car les choix et la manière d’enseigner l’histoire entrent dans une politique nationale qui la dépasse et peut avoir des impacts directs. Il suffit pour cela de voir l’histoire enseignée sous la IIIème République lorsque les enfants étaient formés à être citoyens et soldats, à travers des manuels patriotiques, mais aussi une pratique du sport et exercices de préparation militaires.

Cependant, la mémoire diffère de l’histoire. En effet, elle est bien vivante, présente et en perpétuelle recomposition. La mémoire est donc manipulable et possède “une dimension sacrée dans le sens où elle constitue un pont entre le présent et le passé”. A l’inverse, l’histoire “est la reconstruction, toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus”. L’histoire est une science se basant sur des faits vérifiables. Elle enferme dans un récit passé le phénomène qu’elle souhaite raconter tandis que la mémoire le fait vivre au présent.
Pour Nora,  « la mémoire est un mensonge, c’est un récit qui se construit de manière absolument trompeuse, appartient à l’ordre du mythe. »

Elle est malléable, et nécessite un choix. Celui d’inscrire le nom d’Adolphe Thiers dans la plupart des rues de France plutôt que celui de Louise Michel émane d’une volonté politique.  Construire une mémoire nationale passe par ériger des lieux de mémoire à l’instar des monuments aux morts, puisque ces derniers, qu’ils soient symboliques, réels ou personnifiés, sont les lieux de fabrication de la mémoire collective.
Bâtir ces lieux de mémoire semble nécessaire pour assurer la cohérence d’une identité nationale. L’Etat encourage alors la création de mythes nationaux, souvent guerriers, et crée une religion civile autour d’instants de commémoration, tels que la fête nationale.

Mais cette mémoire collective, déterminante pour renforcer la communauté imaginée et imaginaire qu’est la nation, peut s’avérer violente. Comment se reconnaître dans un monument aux morts de la première guerre mondiale qui omet l’existence de tous les soldats des colonies, par exemple ? Comment accepter une mémoire au service des catégories dominantes de la population? Se souvenir c’est accepter d’oublier, certains pans du passé, et certain.e.s acteur.rice.s de ce dernier.
Les lieux de mémoire posent question car ils sont l’expression d’une volonté politique contemporaine vis-à-vis d’un récit du passé. Si l’on considère la mémoire comme la “présence du passé”, elle est donc sujette aux  rapports de domination et d’hégémonie culturelle qui font la société.




Crédits : Ines Bouhouche


La mémoire au coeur de l’identité

On peut considérer la mémoire comme une recréation du passé par le présent. C’est une narration malléable basée sur une vision du passé, mais qui ne fait sens que dans le temps présent. Mais quelle fonction sociale joue-t-elle?

Un individu ne peut développer une identité personnelle et la maintenir au fil des jours et des années que grâce à sa mémoire, et il en va de même pour un groupe. La différence, c'est que la mémoire collective n'a pas de base neuronale. Sa base est culturelle : un ensemble de savoirs iden­titaires qui s'objectivent en formes symboliques [...]”. Selon Jan Assman, la mémoire est donc l’instrument par lequel nous créons, développons et maintenons notre identité. Et c’est également grâce à la mémoire que les différents groupes que nous composons peuvent faire société.
Nous appartenons à des groupes, un club de foot, un quartier, une famille, qui partagent chacun des codes, des symboles et une cohérence interne à travers une mémoire collective. Ainsi, toute mémoire individuelle n’existe qu’à l’intérieur du cadre d’une ou plusieurs mémoires collectives et contribue dans le même temps à construire la mémoire collective, seule raison de son existence. La mémoire individuelle est donc intimement liée à la mémoire collective du groupe famille, par exemple, mais également à celle du club de foot, elle contribue à nourrir leur récit identitaire autant qu’ils nourrissent le sien. Enfin, la mémoire détient une fonction sociale : la mémoire collective partagée par un groupe permet de construire le groupe et son identité. La mémoire est donc sacrée puisqu’elle détient l’identité d’un groupe, ainsi “remettre en question une mémoire collective revient à questionner une identité.”   

Il est évident qu’un conflit peut émerger dans une société où plusieurs acteurs revendiquent une mémoire qui leur est propre pour s’affirmer en tant que tels ou être reconnus. Il est alors indéniablement fondamental pour les institutions économiques et politiques, quelle que soit leur échelle, de contribuer à construire une mémoire collective, un mythe fondateur surplombant les infinités de groupes qui nous constituent. Se rattacher à une narration commune permet de faire cohabiter pléthores de mémoires et d’identités en quête de reconnaissance.  

La nécessité de l’oubli

La transmission de la mémoire, si elle est essentielle pour perpétuer une identité commune, peut néanmoins être sujette à questionnements. Toutes les mémoires doivent-elles être transmises sans porter attention aux réactions qu’elles suscitent ? Si la mémoire, son façonnage et la manière dont elle peut être présentée à une collectivité d’individus est politique, alors le choix de son intensité dans la société l’est aussi. Or, l’omniprésence d’une mémoire peut la desservir et faire souffrir les personnes ayant subis les violences qui y sont liées. L’oubli peut être salvateur, car il peut permettre de renoncer à un désir de vengeance et de limiter la violence sociale. Selon Homère, il permet de soulager l’homme mortel d’une haine immortelle. C’est la prescription présente dans le Code Pénal qui prend alors ce rôle au niveau du droit, limitant de ce fait l’emprise sans fin de l’Etat sur les individus.

Deux questions se posent alors : Tous les crimes sont-ils prescriptibles ? Qu’en est-il au niveau du ressenti individuel ?

La catégorie de « crime contre l’humanité », les génocides, sont sous un régime bien différent de la prescription et de l’oubli car les personnes ayant perpétré ces crimes l’ont fait sur un critère simple : éradiquer un groupe car il appartient à l’humanité. Ils ne peuvent donc être oubliés, et s’inscrivent de façon très intense dans la mémoire collective et dans les identités. Il est alors important que chaque individu composant la collectivité ne puisse pas nier l’existence de ce crime, et, de ce fait, qu’il soit reconnu publiquement. Or, le processus de reconnaissance est politique et la définition même de « crime contre l’humanité » l’est tout autant, il peut donc varier en fonction du temps et de l’espace.

Mais la manière dont la population intègre ce passé traumatique fluctue aussi en fonction de chacun. Il y a autant de réactions à un traumatisme qu’il y a d’individus touchés par celui-ci. Comment classifier la légitimité de ces réactions ? Celui qui veut oublier son passé traumatique, est-il aussi légitime à le faire que celui qualifié « d’inconsolable », c’est-à-dire dans une violence constante, que la reconnaissance officielle du crime dont il a été la victime n’atténue pas ?




Crédits: Ines Bouhouche


La mémoire ne représente pas toujours une volonté étatique de créer un récit national. Cette dernière peut être violente et subie. C’est ce qu’ Annette Wieworka a pu qualifier de mémoire traumatique. Cette mémoire peut apparaître en contradiction avec la mémoire collective qui nous permet de faire communauté. En effet, une expérience traumatique individuelle, subie peut entrer en conflit avec le mythe collectif qui ancre l’identité. Il suffit d’observer les traumatismes psychiques observés chez les poilus au retour de l’enfer, remettant en question le mythe de l’Union sacrée qui avait entraîné tant de jeunes adultes à se lancer avec enthousiasme dans l’horreur des tranchées. Dès lors que l’expérience individuelle se trouve en décalage ou en opposition avec le récit collectif, ce dernier s’étiole et perd ses qualités de marqueur identitaire, engendrant des conflits, mais également la possibilité de questionner le caractère hégémonique d’un discours.


Pour aller plus loin :
- Denis Peschanski, « Introduction », dans D. Peschanski (dir.), Mémoire et mémorialisation, Hermann, 2013, p. 7.

- Marie-Claire Lavabre, « Paradigmes de la mémoire », Transcontinentales [En ligne], 5 | 2007, document 9, mis en ligne le 15 avril 2011

- Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, 1984, rééd. Gallimard, coll. « Quarto », 2001
- Annette Becker et Stéphane Michonneau, “Les enjeux de l'histoire de la mémoire : retour sur trente ans d’historiographie et nouvelles perspectives” dans Mémoires en mutation dir. Moïse Déro, Presses Universitaires du Septentrion, 2019
- Jan Assmann, La Mémoire culturelle, Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, 2002, tr. fr. Diane Meur, Aubier, 2010, p. 81

- Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, (1997) [1950]
- Anne Chemin, “« Une société sans oubli est une société tyrannique » : pourquoi le principe juridique de la prescription est remis en cause”, Le Monde, 10/01/2020








SARAH KORZEC
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei


    Sarah Korzec est une jeune artiste, qui étudie aux Beaux-Arts d’Aix, et travaille et vit à Marseille. Au départ de la rencontre avec Sarah, une recherche, un travail sur la mémoire du quartier du Panier, et sur le rôle des récits familiaux dans la construction de l’identité des individus.

Sarah Korzec : “Ils l’avaient bien mérité”

Très vite, il est apparu que son travail peut être lu comme une quête de mémoire, autant incarnée dans le corps que dans l’esprit : ils ne sont jamais strictement séparés. Dépassant la simple thèse selon laquelle un mal psychologique peut entraîner des marques corporelles, elle les lie utilisant les notions de mythe et de rituel. Les mythes qui nous ont été transmis de génération en génération, et souvent oralement, nous enseignent des vérités immémorielles et sont vecteurs de croyances. Celles-ci permettent le décentrement et l’inscription de soi dans un tout qui nous dépasse, sentiment libérateur.

Or, cette transmission construit également notre perception du monde au-delà de la rationalité scientifique absolue qui ne permet aucune autre explication du monde que celle qu’elle propose. Tout comme les croyances sont héritées, les souffrances et les traumatismes le sont également. Il s’agit alors, par une quête de soi, de découvrir une mémoire familiale, et de la rendre possible. Les récits se tissent entre eux, pour former un entrelacs de trajectoires personnelles, ayant pour résultat ce que l’on est.

Dans le travail de S. Korzec, il ne s’agit pas cependant simplement de faire des recherches directement auprès des membres de sa famille. L’artiste introduit au sein même des processus de son travail une dimension mystique. C’est alors le récit de sa visite chez la “dame des os”, ostéopathe mystique, à l’occasion d’un travail de recherche, qui se propose de nouer éléments concrets et symboliques, pour retracer un parcours familial. Les générations sont inextricablement liées, les conséquences des actions passées marqueront pleinement le corps de ceux qui suivront.

Mais cette notion n’est-elle pas dure à porter ? Il s’agit là aussi d’une fatalité à laquelle il est difficile d’échapper, dévoiler les souffrances permet de les comprendre, mais comment les accepter ? La réponse de S. Korzec passe par la mise en place d’une véritable méthode pour acquérir une certaine sérénité face aux émotions, parfois violentes qui la traverse : les rituels. Elle les considère « comme des moments de pause, d’arrêt » pour permettre de surmonter les obstacles. Appliquer du sel sur ses gencives pour soigner les gingivites, ou encore se masser les yeux avec des perles, sont autant de moyens de se soigner.




Calendrier du bougre et autres mois lubriques
29.7x21cm, 2018, rizographie

C
    Prendre conscience de son corps à travers des rituels strictement définis par soi-même, cadre réconfortant. L’artiste nous livre alors un mode d’emploi spécifique ainsi que des dessins illustrant la notion de soin à travers des éléments nous appartenant réellement, et nous les appropriant, formant un chemin parallèle à la médecine moderne qui évite les particularités de chacun, se conformant à la norme suprême d’une esthétique unique et artificielle. Les œuvres de Sarah Korzec manient avec humour et subtilité les notions de contes, de croyances d’un côté, et de rationalité et de sciences de l’autre, les mettant au même plan pour questionner notre rapport aux autres, à la vérité et à la réalité. Les douze planches, sous la forme d’un calendrier rappelant les almanachs médiévaux du Calendrier du bougre et autres mois lubriques, constituent une remise au centre de la réflexion du temps qui s’écoule, rythmé par des récits qui structurent le réel. Chaque mois est une illustration, mêlant les mythes et légendes de civilisations diverses.

S. Korzec n’explicite néanmoins pas ses inspirations, laissant au spectateur le loisir de participer non seulement à l’enquête sur leurs origines, mais également au développement de notre propre imagination. C’est à chacun de composer sa propre mythologie. Rêver.


Pour en lire davantage sur le travail de Sarah, nous lui avions également consacré un entretien lors de la publication du Hors Série Marseille Fantasme :  “Les mythes sont une question de survie”.

https://www.instagram.com/sarahkorzec/

LE PANIER :
ENQUETE SUR UNE MEMOIRE PEU REPANDUE

Un texte écrit par Agathe Mattei & Matteo Stefani


« L’avenir, comme l’affirme un graffiti de Mai 68, ne contiendra que ce qu’on y mettra – mais on peut sans doute en dire autant du passé. » 

Les villes imaginaires, Darran Anderson, Ed. Inculte, 2015, p.160

« Entre les 22 et 24 janvier 1943, une série de rafles, parmi les plus vastes avec celle du Vel’ d’Hiv’ six mois plus tôt à Paris, a été conduite dans les vieux quartiers de Marseille sur décision des nazis avec la collaboration active de Français sous les ordres de René Bousquet. A Marseille, près de 800 juifs du quartier de l’Opéra ont été envoyés à la mort dans les camps d’extermination nazis, et tout un quartier populaire baptisé « la petite Naples », cœur historique de la cité phocéenne derrière le Vieux-Port, a fait l’objet d’une deuxième rafle, vidé de force de ses habitants, pour beaucoup des immigrés italiens, puis dynamité. » C’est ce que l’on peut lire dans un article publié par Le Monde le 4 juin 2019.

La petite Naples, c’est l’actuel quartier du Panier, situé au nord du Vieux-Port. Suite à la rafle, puis au dynamitage des immeubles du quartier à partir du 1er février 43, le quai nord fut rebaptisé « quai du Maréchal Pétain ». Le bilan pour la seule rafle du Panier : 6000 arrestations, 4000 relâches, 2000 envoyés aux Baumettes, principalement des juifs et des personnes originaires d’Europe de l’est.




    Alors que nous travaillions à la programmation des numéros de La Zone, nous avons reçu un texte qui, nous ne le savions pas encore, allait constituer le cœur de nos recherches plusieurs mois durant, et du présent numéro. Il s’agissait du texte de Patrice Gauthier, que les lecteurs trouveront à la suite de celui-ci. Au-delà de ses qualités stylistiques, le texte évoquait la rafle des quartiers du Vieux Port et du Panier en janvier 1943, qui, je dois bien l’avouer, m’était alors inconnue. Comment était-ce possible ? Comment expliquer que, malgré mon vif intérêt pour l’histoire de Marseille, ma ville, je ne connaissais pas un événement qui a privé près de vingt mille personnes (dans une série de plusieurs rafles dans différents quartiers, et pas seulement au Panier) de leur toit, de leurs proches, voire pour les moins chanceux, de la vie ?

Le premier réflexe a été de culpabiliser. Je ne me suis sans doute pas assez renseignée, je ne suis pas curieuse. Mais très vite, cette explication s’est montrée non seulement pas très pertinente, mais aussi insuffisante. Tentant de pallier mon ignorance sur le passé sombre de Marseille, je me suis rapidement rendu compte qu’il s’agissait de quelque chose de banal autour de moi : ceux qui en avaient une connaissance précise se comptaient sur les doigts de la main, et ceux qui en avaient simplement entendu parler étaient à peine plus nombreux. En creusant un peu, il s’est avéré que ceux qui faisaient partie de cette dernière catégorie en avaient majoritairement eu vent par le biais de leur mémoire familiale. Le souvenir traumatique de la rafle se transmettait d’une génération à l’autre, mais ne sortait que peu du cercle restreint des interconnaissances.

A peu près au même moment où nous avons reçu le texte de Patrice, qui illustre d’ailleurs bien ce mécanisme de transmission, par un hasard frappant, un avocat marseillais a déposé plainte auprès du Parquet de Paris afin que cette dernière soit reconnue comme « crime contre l’humanité » , jouant un rôle de coup de projecteur au niveau national. Deux semaines après la réception du texte de Patrice, je pouvais lire un article relativement détaillé sur les événements de janvier 43 sur le site de France Culture, et entendre avec horreur le « petit rire de Pétain » au moment où il ordonne l’opération de police « Sultan » , qui précéda la destruction du quartier (on dynamita les immeubles dont les familles avaient été « évacuées »). Ce qui, par la même occasion, me permet de me rendre compte que les archives historiques concernant l’événement existent bel et bien. Ce n’est donc pas faute de preuves historiques que je – comme tant d’autres de jeunes Marsaillais.es – n’ai pas étudié la période au lycée, par exemple. Bien sûr, si l’on veut savoir, on le peut : il existe des articles, il existe un film documentaire, le Musée d’Histoire de Marseille y consacre un paragraphe dans son livret gratuit disponible au comptoir de l’entrée, et le Mémorial des Déportations, qui  a réouvert en décembre 2019, propose de découvrir des témoignages relatant les événements.  Il faut se rendre à l’évidence : la rafle ne fait pas partie de la mémoire de Marseille, ou du moins n’a pas la force de la légendaire rencontre de Protis et Gyptis.

Bon. Alors, si on change un peu d’échelle, est-ce que la rafle fait partie de la mémoire du quartier au sein duquel elle a eu lieu ? Si l’on en croit le texte de Patrice, oui, bien sûr, et ce par l’intermédiaire des fameux récits familiaux. Oui mais voilà, la jeune fille, l’enfant du Panier du texte, n’a plus jamais vécu dans le quartier de son enfance après le cataclysme « Sultan ». Les protagonistes du drame, les survivants, ceux qui pouvaient raconter, sont par la nature même de la rafle, ceux qui ont été chassés du quartier. S’ils racontent, ils racontent dans d’autres lieux, soit entre eux, se remémorant une période difficile pour panser la plaie, soit auprès d’un public qui ne peut que tenter d’imaginer ce qu’ils ont vécu. D’une manière ou d’une autre, cette parole n’a pas dépassé ces cercles comme d’autres récits de la même période et d’une ampleur équivalente l’ont fait, à l’instar de la rafle du Vel d’Hiv, par exemple.

Alors, j’ai cherché des traces dans l’environnement du drame, dans son décor. Les bâtiments qui abritaient les victimes de la rafle ont été dynamités, ils ont aujourd’hui été remplacés par les immeubles de Fernand Pouillon sur le Vieux Port. C’est idiot, mais moi j’ai toujours cru que des bombardements Alliés étaient à l’origine de la destruction du Vieux Port, comme dans tant d’autres villes. En fait, c’était l’administration française, c’était Pétain et ses représentants locaux, qui ont mené à « bien » l’exécution de la rafle, et ce sont les nazis qui ont rasé un quartier entier, parce qu’Himmler le qualifiait de « verrue de l’Europe » , mais aussi parce que Vichy était bien d’accord.
Sur la place de Lenche, trait d’union entre le Vieux Port et le Panier, il y a aujourd’hui une plaque qui mentionne le dynamitage des immeubles de la Petite Naples.



Cette plaque commémorative se trouve sur la place de Lenche au Panier. On peut y lire qu’elle a été offerte par l’association Massaliote Culture à la Ville. L’historien Michel Ficetola est aussi celui qui a permis la constitution du dossier de dépôt de plainte pour “crimes contre l’humanité”


Si l’on fait bien attention, il y a bien quelques traces de ce traumatisme dans les ruelles du quartier. Des associations organisent parfois des moments de commémoration, au nom de leurs ancêtres ou de grandes figures marseillaises dont les parents furent eux aussi raflés, comme c’est le cas de Jean-Claude Izzo. La rafle fait partie d’une sorte de mémoire alternative du Panier, quartier qui est présenté plutôt comme authentique et provençal sur les guides touristiques. Plus généralement, on peut étendre cette idée à l’image de Marseille tout entière. Vider un quartier - ou une ville - de sa dimension politique, c’est aussi neutraliser sa mémoire traumatique. En ce sens, on peut penser aux lieux aujourd’hui emblématiques du Panier, que sont la Vieille Charité, l'Hôtel Dieu ou de l’Hôtel de Cabre.
Fun fact : l’Hôtel de Cabre est l’une des maisons les plus anciennes de Marseille et, en 1954, lors de la reconstruction, fut déplacée de 15 mètres et tournée de 90° sur ses fondations pour être alignée avec les autres immeubles de la rue. Beaucoup de monde connaît cette histoire. Mais on ne sait pas forcément que c’est aussi parce que c’est l’un des seuls bâtiments encore debout après le dynamitage du quartier en 1943. La Vieille Charité est un musée, l’Hôtel Dieu un hôtel de luxe. Il est frappant de se rendre compte combien ces lieux ont été vidés de leur ancienne fonction, décontextualisés.

Lisser le passé pour le rendre compatible avec les intérêts du présent, notamment touristiques (le Panier est l’un des premiers quartiers auxquels les touristes débarqués des bateaux de croisière du Quai d’Arenc accèdent, entre le Mucem et la Joliette nouvelle et ultra-moderne où l’on trouve les seuls gratte-ciels de Marseille et un cinéma 4D. Authenticité et modernité à portée de baskets) : voilà une première explication pour l’absence de la rafle dans la mémoire collective marseillaise. Bon, mais on pourrait aussi se dire que les pouvoirs publics auraient pu s’en saisir quand-même, et rendre cette mémoire compatible avec ces intérêts-là. Ces dernières années, le tourisme de la catastrophe s’est révélé tout aussi lucratif que celui du bonheur. Pourquoi ce n’est toujours pas le cas (à travers les noms des rues, des bâtiments, les commémorations officielles...) ?

On ne peut que formuler des hypothèses, mais il y en a une qui me paraît particulièrement pertinente : celle de l’intrication entre l’idéologie nazie et de Vichy, et les plans d’urbanisme (notamment le plan Beaudoin, qui date de 1942) mis en oeuvre après la rafle et suite au dynamitage par les artificiers de la Wehrmacht de 1500 immeubles du Panier, au moment de la rafle. Gardons en tête qu’à ce moment-là et depuis 1939, Marseille est sous tutelle étatique et est donc gérée directement par des administrateurs exceptionnels. Si on parle des rafles, on parle aussi de l’implication de l’administration française et marseillaise dans l’opération, ce qui revient à poser la question : à qui a profité le crime ? Qui est responsable ?
Mais aussi et surtout, on est obligés de remonter à ce qui a rendu possible cette rafle, à la production du discours qui a permis qu’un quartier entier soit détruit et ses habitants déportés, ou dans le meilleurs cas délogés. Ainsi, comme le relève Alèssi dell’Umbria, la qualification de la Petite Naples avait préparé le terrain : « dans la revue municipale d’octobre 1942, l’académicien Louis Gillet écrivait ainsi : “Dans ce cadre, depuis longtemps tombé en roture et déserté par le commerce, l’auteur du Plan [Beaudoin, n.d.l.r] a le dessein de ramener une grande absente, la noblesse. [...] Sur la colline des Accoules, entre l’Hôtel de Ville et la Major, gît une Suburre obscène[...]” » , et ainsi de suite. « Verrue de l’Europe » , « Suburre obscène » , expressions fleuries pour désigner un quartier et plaquer un jugement moral sur la vie de ses habitants. Il relève alors du bien commun de l’effacer.

Question délicate, alors, que celle de la mémoire de ces événements, encore aujourd’hui. L’ouverture de l’enquête pour « crime contre l’humanité » suite au dépôt de plainte contre X de l’avocat Pascal Luongo, au nom de huit survivants et descendants de victimes de la rafle, a pour objet de retrouver « toute personne » ayant été impliquée dans ces événements. Le caractère imprescriptible de ce type de crime offre aux survivants et à leurs descendants la possibilité d’une reconnaissance de ce qui leur est arrivé, et de l’inscription de leur souffrance dans une mémoire collective.

Les questions de mémoire et du patrimoine à Marseille disent beaucoup de ses dirigeants, mais aussi des manières de réagir de ses habitants à cette situation. Dans une ville antique et prospère, malgré toute la littérature, la poésie, l’histoire, l’information plus ou moins récente dans la ville, manquent des lieux, des espaces et des objets liés à la mémoire. Marseille se dévoile comme la capitale de la Provence, de la méditerranéité, de la lavande, du savon, multiculturelle et ouverte. Tout cela peut être vrai, mais il y a autre chose dont se souvenir, des rencontres aux oppositions, depuis les Grecs et les Ségobriges, pour arriver aux Algériens et aux pieds noirs, en passant par son rôle dans la Seconde Guerre mondiale, les blessures, ses conquêtes, les récits de ses habitants, de ses quartiers. Peut-être que Marseille cherche encore à oublier et à s’oublier en ne se définissant pas précisément. Chercher à s’ancrer dans ce présent éternel permet peut-être de continuer à évoluer, à changer. Mais peu importe, la ville se souvient en silence, laborieusement, dans l’espoir de ne pas oublier, comme Zaïre, la ville invisible d’Italo Calvino :

« La ville ne dit pas son passé, elle le possède, pareil aux lignes d’une main, inscrit aux coins des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment à son tour marqué de griffes, dentelures, entailles, virgules. »

 Les villes invisibles, Italo Calvino , 1972, p. 15-16


Pour aller plus loin :

Marseille 1943 : La fin du Vieux Port, Daniel & cie le provençal, Collection Archive de guerre

- Pour entendre Pétain rire de la destruction du Panier :  « Rafle à Marseille en 1943 : un quartier rasé et le petit rire de Pétain » , Chloé Leprince, France Culture, le 6 juin 2019 https://www.franceculture.fr/histoire/rafle-a-marseille-en-1943-les-images-de-la-verrue-de-leurope-et-le-petit-rire-de-petain

- Le “Plan Beaudoin” : Plan d’aménagement et d’extension de la ville de Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1942
- Allèssi Dell’Umbria : Histoire universelle de Marseille, p. 482 et p. 485

- « Rafle du Vieux Port à Marseille en 1943. Une enquête ouverte pour “crimes contre l’humanité” » , Le Monde avec AFP, le 4 juin 2019
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/04/rafle-du-vieux-port-a-marseille-en-1943-une-enquete-ouverte-pour-crimes-contre-l-humanite_5471420_3224.html


- Le documentaire de Jean-Pierre Carlon : « Opération Sultan », 2004, 52 minutes, Beta Digital




LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE PATRICE GAUTHIER :
LE PANIER

Le texte que vous vous apprêtez à lire a été écrit par Patrice Gauthier, écrivain et spécialiste de la culture et de la langue provençale. Il me l’a offert, véritable cadeau. Sarah Kozec l’a lu, et en a tiré le dessin que vous pourrez également y voir. Je ne les en remercierai jamais assez.
Agathe Mattei

 
“Lis aubre que vans founs soun li que mounton aut”
(Les arbres qui ont des racines profondes sont ceux qui montent haut)
Frédéric Mistral – Lis isclo d’or

    Même si c’est un lieu commun, la ville de Marseille ne laisse personne indifférent. C’est toujours avec passion qu’on l’aime ou qu’on la déteste. En ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment réussi à m’en éloigner tant ce qui me relie à elle tient du cordon ombilical. Pourtant, jamais je n’ai pu et ne pourrai certainement non plus y habiter, effaré par son tumulte et ses excès qui rejoignent parfois la caricature qu’on se plaît à faire d’elle.
C’est donc une relation amoureuse ambiguë ou œdipienne que j’ai toujours entretenue avec ma cité et une partie de cette ambiguïté tient certainement à la fracture, à l’effroyable séisme qui a frappé l’adolescence de ma mère.

Je dis souvent, évidemment avec le recul qui s’impose, que je suis un vrai Marseillais et je me plais à penser que je suis un peu le fruit de l’union de Protis à Gyptis, mais à l’envers. Ma mère, Lucie Siméone, a vécu face au Vieux-Port et à la bonne mère une grande partie de son enfance, bercée par les cris des marins et des dockers – puisque à l’époque, les bateaux de commerce débarquaient là et non à Fos – et le grincement de la mécanique du mythique Pont Transbordeur ajoutait une touche industrielle au tableau. Son grand-père maternel faisait partie de la caste des pêcheurs de Saint-Jean qui étaient alors les patriciens de cette ville, tournée vers la mer et le nord de l’Afrique. Il se trouve qu’il était d’origine grecque, certes plus récente que Protis, mais quand-même ! Ce pêcheur emblématique marque la rupture avec la langue provençale qu’il parlait au quotidien comme la plupart des Marseillais nés avant la guerre de 14, ce que n’ont plus fait les générations suivantes. Il était même connu pour refuser de répondre quand on s’adressait à lui en français. C’est peut-être pour cette raison qu’il avait épousé une femme corse.
Enfin, pour compléter le tableau, le grand-père paternel de ma mère était arrivé très jeune d’un village près de Naples.
Et il se trouve que ma mère, héritière de cette famille méditerranéenne que je qualifierais abusivement de phocéenne a épousé un autochtone, rejeton des Ségobriges et des Goths, qui avait passé toute sa vie aux Cadeneaux, aux portes de Marseille aujourd’hui, mais alors aux antipodes tant dans la façon de vivre que dans les aspirations de ces descendants de paysans qui étaient à mille lieues de celles des citadins.

Alors, comment ont-ils pu se rencontrer et me donner la vie ? Grâce ou à cause de la fracture dont je parlais plus haut : ma mère, le Vieux-Port plein les yeux, a été emportée dans le tourbillon glacial qui a bouleversé le 23 janvier 1943 la vie de milliers de Marseillais et des générations suivantes. Elle avait treize ans. Victimes de la rafle de l’opération baptisée « Sultan », ses parents, grands-parents, sa petite sœur et elle ont dû quitter leur appartement précipitamment, en quelques heures, autorisés à n’emporter que le strict minimum pour survivre. Ils ont été embarqués dans des wagons à bestiaux à destination de Fréjus où devait se tenir l’effroyable tri qui enverra certains de ses voisins, de ses amis, dans l’enfer des camps de concentration nazis. Pour les miens, grâce à Dieu, ce fut le retour à Marseille, mais leurs biens avaient été pillés: il ne restait plus rien. Une semaine plus tard, l’ensemble du quartier a été dynamité, dévasté. Affamés et sales, ils purent trouver refuge en basse Ardèche jusqu’à la fin de la guerre où des familles les ont accueillis avec beaucoup de générosité.
De retour en Provence à la Libération, ils ont trouvé à se loger à Verduron haut, sur les hauteurs de la ville, loin, tellement loin de leur quartier. Plus de Vieux-Port ni de mer à portée de main. Le grand-père pêcheur à Saint-Jean, privé de son unique raison de vivre, la pêche, en est rapidement mort. Pour les autres, la vie a continué et c’est ainsi que ma mère a fini par rencontrer mon père puisqu’en venant habiter à Verduron, elle s’était rapprochée des quartiers nord et en particulier de la Gavotte et du village des Cadeneaux, berceau de la famille de ma grand-mère paternelle, les Cadenel. Mon père avait appris le français à l’école primaire. Auparavant, il ne parlait que provençal avec ses parents. Mais l’école et la pression sociale lui avaient fait oublier sa langue maternelle qu’il n’était plus capable de pratiquer couramment à l’âge adulte, à ma grande déception.

Cet exil forcé a eu plusieurs conséquences. La première, c’est que ma famille maternelle ne possédait plus aucun souvenir concret de son histoire, aucun objet, aucun vêtement qui rappelle un parent, un événement, une période heureuse. C’était un peu comme un traumatisme après un cambriolage total, la sensation de ne plus avoir de passé. La deuxième, c’est que ma mère a vécu jusqu’à aujourd’hui, à quatre-vingt-neuf ans, dans la nostalgie et le regret de cette époque, rêvant à l’infini du Pont Transbordeur qui constituait le seul paysage qu’enfant, elle voyait de sa fenêtre. Dans son salon à Septèmes trône d’ailleurs toujours une grande photo de ce pont.
Malgré l’amour qu’elle portait à mon père, elle ne pouvait s’empêcher de cultiver ce sentiment de supériorité des citadins vis-à-vis des gens de la campagne, des Phocéens vis-à-vis des Ségobriges, ce qui naturellement n’a pas facilité les relations avec sa belle famille. Elle a malgré tout vécu une grande partie de sa vie aux Cadeneaux, dans une petite dépendance de la maison de mes grands-parents paternels.
Mes grands-parents maternels, de leur côté, avaient finalement atterri à la rue de l’Evêché et ma mère et moi nous y rendions souvent le week-end et les jeudis, puisque à l’époque, le jeudi était libre pour les enfants et que ma mère avait abandonné son travail de vendeuse en lingerie après son mariage. La ville de Marseille tenait donc pour moi dans un périmètre qui allait de la place de Lenche – que nous appelions la place Lenche -, et en prolongement la rue de l’Evêché.
Mon aire de jeu se prolongeait un peu plus loin par la montée des Accoules. Pour moi qui avais toujours vécu aux Cadeneaux, la ville était souvent un sujet d’étude, toujours un sujet d’étonnement, mais je ne m’y sentais pas chez moi car ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la liberté de traverser les champs qui étaient encore nombreux aux Cadeneaux à cette époque, l’odeur de l’herbe coupée qu’on apportait aux lapins, le poulailler de ma grand-mère et la chasse aux insectes qui foisonnaient.

À cette époque, le quartier du Panier était très populaire et la place de Lenche était un havre de fraîcheur, à l’ombre généreuse des platanes. Elle était entourée de commerces très différents des cafés que l’on y trouve aujourd’hui et je me souviens en particulier d’une mercerie qui regorgeait de fournitures, sous-vêtements en tous genres soigneusement rangés dans leurs boîtes de cartons, elles-mêmes placées dans des alignements de tiroirs en bois aux poignées de cuivre. C’est là que ma mère m’achetait ces fameux sous-pulls légers à col roulé, à la mode à ce moment-là, aux couleurs vives – effroyablement vives vu d’aujourd’hui ! – et à la texture de nylon.
En descendant de la place, vers la gauche, se trouvait la petite pizzeria « Chez Angèle » et c’est probablement là que mon goût prononcé pour les pizza – celles cuites au feu de bois, pas les surgelées – s’est développé. Au passage, à Marseille, les gens de ma génération ne disent pas « pidza » mais « pitse », ce qui est une provençalisation de la prononciation italienne. Le restaurant existe toujours aujourd’hui, mais moi, j’ai eu l’honneur de connaître la vraie Angèle, la patronne. Je me souviens d’une jeune femme très belle, aux cheveux noirs raides coupés court, dans une robe turquoise qui avait dû marquer mon imagination de jeune garçon. Je me souviens de sa bienveillance et de son sourire, et également des grandes pizzas qui sortaient du four à bois, chaudes et odorantes, et que l’on découpait devant nous. Je me souviens de mon père commandant rituellement un vermouth cora en guise d’apéritif et dégustant un bocconcini.

Un peu plus loin, après le Vieux Clocher, restaurant qui lui aussi est toujours là, débutait la montée des Accoules. Nous avions bien un médecin de famille à la Gavotte, mais ma mère avait tenu à conserver le sien qui résidait justement dans ce quartier et que nous avons continué à consulter jusqu’à mon adolescence.
Nous remontions donc souvent les marches irrégulières de la montée des Accoules, dans une ascension lente qui nous dévoilait peu à peu ces quartiers pittoresques et ces placettes qui semblaient si loin de la ville.
En remontant la place de Lenche pour prendre la rue de l’Evêché, on arrivait chez mes grands-parents vers le milieu de la rue. C’était un appartement loué au premier étage. Peu de pièces, mais très grandes et très hautes de plafond. Mes grands-parents étaient ouvriers d’imprimerie. Ils travaillaient tous deux à l’imprimerie Robert, grande imprimerie à l’époque, en haut de la rue de la République. Mon grand-père était affecté à la conduite de presses typographiques et les bichonnait comme des animaux familiers alors que ma grand-mère était moins qualifiée. J’allais parfois les voir à l’imprimerie, dans le vacarme des machines en pleine action dont les mouvements répétitifs, rythmés par le souffle des vérins pneumatiques, me fascinaient, un peu grisé par l’odeur âcre omniprésente de l’encre et du papier et fasciné par le ballet saccadé des feuilles de papier positionnés sous l’encreuse.



Sarah Korzec

À droite de la place se trouvait le cinéma de quartier Rexy qui est devenu ensuite le Théâtre de Lenche, puis aujourd’hui la salle de Lenche et nous y allions parfois, tout comme nous fréquentions aussi avec mes parents les deux cinémas de quartier de Saint Antoine, près de chez moi, aux noms évocateurs : le Ritz et le Lido. C’était la grande époque des Fernandel, Bourvil, Louis de Funès, et nous n’en manquions pas un, bien calés dans nos sièges en bois – oui, en bois ! – le traditionnel chocolat glacé à la main, que les ouvreuses vendaient à l’entracte en passant parmi les spectateurs. C’était une époque où le popcorn n’avait pas encore franchi l’Atlantique. Et pour rester sur une note gourmande, quand venait l’été, ma grand-mère m’envoyait à la boulangerie à quelques dizaines de mètres récupérer une glace « maison », un « glacé » comme elle disait. Ces glaces étaient conditionnées dans des boîtes en forme de cylindre d’acier, le tout protégé par du polystyrène pour conserver la température. Je n’ai jamais plus retrouvé ce goût-là nulle part ailleurs et pourtant Dieu sait que je reste un grand amateur de glaces.
Il n’y avait quasiment que des magasins alimentaires dans la rue de l’Evêché, boulanger, boucher, charcutier, et un traiteur qui préparait des plats à emporter dont les effluves nous mettaient l’eau à la bouche lorsque nous mettions le nez à la fenêtre.

Pour moi, enfant de la campagne, n’en déplaise à ma citadine de mère, il était très compliqué de rester enfermé dans un appartement, fût-il celui de mes grands-parents et je passais mon temps vissé devant la télévision en prenant mon mal en patience et en m’évadant vers la mer rouge en regardant les aventures d’Henry de Monfreid auxquelles, je l’avoue, je ne comprenais pas grand-chose, autant à cause de l’histoire que de l’accent des acteurs.
Je m’aperçois aujourd’hui lorsque j’entends ma mère parler à quel point mes grands-parents avaient un fort accent marseillais, mais cet accent passait totalement inaperçu dans le quartier où tout le monde parlait de la même façon et j’ai eu la chance infinie de pouvoir l’entendre, cet accent qui portait encore en lui toute la verve de Victor Gelu, le chansonnier marseillais, qui avait su brandir le parler de Marseille comme un oriflamme. Cette phonétique encore si naturelle chez ma mère, a presque totalement disparu des rues de la ville ou plutôt elle a été brouillée par les apports successifs de population qui ont marqué durablement l’accent dit marseillais de leur empreinte, ce qui fait qu’on ne la retrouve plus aujourd’hui que chez des personnes âgées.
Mais j’en suis parfois à me dire que je ne reconnais plus l’accent de ma ville, notamment celui des jeunes générations, toutes origines confondues.
Alors, ne suis-je en fin de compte qu’un grand nostalgique, verrouillé dans un passé idéalisé et coupé des réalités du temps présent ?
Pas vraiment. Le passé est le passé, la rafle de Marseille n’était certainement pas la chose la plus agréable à vivre, mais sans elle, je n’existerais probablement pas.

Nos vies sont faites de croisements extraordinaires qui conduisent à prendre des chemins inattendus, imposés ou souhaités. Je ne crois pas à la prédestination, mais je suis toujours intrigué, parfois amusé par l’ensemble des événements qui nous conduisent à être ce que nous sommes.
Par contre, il est absolument vital pour moi de m’enraciner. Je n’en tire aucune fierté mais de la compréhension de ce que je suis, parfois de ce que sont les autres. J’en tire également une sorte de sérénité car la conscience d’être le maillon d’une chaîne nous ramène à notre condition de simple maillon, semblable à tant d’autres, mais nous rend également conscients de la force et de la responsabilité que nous avons en nous : si un seul maillon se rompt, c’est toute la chaîne qui est détruite.
C’est pour l’ensemble de ces raisons, pour préserver la diversité confondante des cultures humaines, mais aussi leur splendide unité que je considère comme un devoir de poursuivre et consolider cette chaîne au quotidien, même si cela impose parfois de remuer des montagnes.
Patrice Gauthier





DEUX HIPPOCAMPES POUR UN VORTEX
Une aventure dans le votex cérébral raconté par Teddy Coste, étudiant en neurobiologie et interne en infectiologie


    Je suis né à Aubagne et je suis capricorne, rien de très reluisant. De ma naissance jusqu’à mes 3 mois, j’ai vécu à Marseille. Et j’ai déménagé.


On est le 1er août 2019, et je suis de nouveau à Marseille, un peu sur un coup de tête, un peu comme ça. Entre temps, j’ai poursuivi des études de médecine à Limoges et en parallèle j’ai pris part à un master en neurosciences. Le solaire Pr Lalloué en avait profité pour nous parler un peu de mémoire. Dans son cours, on pouvait apprendre qu’il existe deux types de mémoires: la mémoire explicite consciente et à l’inverse la mémoire implicite inconsciente. Aussi l’important était de distinguer la mémoire à court terme (quelques secondes, quelques minutes, une heure) de la mémoire à long terme (jours, mois, voire années). Et dans tout ça la condition sine qua non est l’oubli. Sans oubli, le stockage de nouvelles informations n’est pas possible. Bon alors, forcément, moi, de Marseille, je ne me rappelle de rien. Enfin, pas consciemment.



Cette soirée imprévue est toute trouvée pour mes premiers souvenirs marseillais. Avec Lila et Marie-Sarah on se dirige chez Lisa. Une fois arrivé.e.s là-bas: problème! Plus d’électricité à la coloc. Soirée bougies ce sera! La luminosité est faible mais j’arrive à distinguer les nouveaux copains qui arrivent partager des bières. Pendant que je bataille avec mon briquet pour ouvrir une 16, deux zones de mon cerveau s’activent pour mémoriser les visages des inconnu.e.s. Mes hippocampes, un de chaque côté, symétriques. Il suffit de soulever mes lobes temporaux pour tomber dessus. Pas peu fiers d’être les centres de la mémorisation, ils turbinent. Ce sont eux qui sont à l’origine de la consolidation de mes souvenirs et donc de la transition entre mémoire à court terme et mémoire à long terme. Une fois le souvenir acquis, il s’en délestent en l’envoyant dans différentes zone du cerveau prévues à cet effet. Dans le cas des visages, le stockage se fait tout proche, dans le lobe temporal externe.



Lilo Castillo


Une amie de Lisa arrive dans la lumière des bougies, Agathe. De ma rétine, l’image de son visage va aller jusqu’au cortex visuel, ensuite au thalamus (carrefour sensitif du cerveau), puis dans une aire corticale associative qui intègre les informations, elle passe enfin la porte que représente le cortex entortilla pour arriver dans mes hippocampes. Ouf. Dans un premier temps, l’hippocampe va comparer cette information avec les données qui sont stockées dans la zone visage de mon cerveau. Zéro trace de son visage, mmh, je me disais qu’on ne se connaissait pas. L’enjeu c’est de mémoriser le visage d’Agathe de façon durable. Suffisamment pour qu’il n’y ait pas de malaise si on venait à se recroiser le lendemain à la pâtisserie.  Zoom sur mon hippocampe: dedans y’a des neurones reliés par des fibres qui véhiculent des influx nerveux. Par souci de transparence, je coupe cet hippocampe en deux dans le sens de la longueur. Bon en gros, là je tombe sur un réseau de trois neurones. Ouais je sais, trois c’est pas beaucoup, mais c’est pluriel. En fait ces trois neurones sont liées entre eux à la queue leu-leu par des synapses et tout ça forme une boucle: la boucle tri-synaptique. Ou boucle entorhino-hippocampique pour les puristes. Normalement c’est pas la seule boucle, y’en a plein d’autres des comme ça. Bref. Donc sous forme d’influx nerveux, le visage d’Agathe va tourner dans cette boucle, une fois, deux fois voire plus. A chaque tour d’hippo, les synapses du réseau « visage d’Agathe » vont être consolidées, le passage du signal va être facilité et tout ça concourt à la durabilité des connexions. Une trace mnésique pérenne de ce visage est donc créée et va être envoyée dans la visage zone.


Lilo Castillo


Retour à la soirée. Agathe s’avère très cool, s’occupe d’un fanzine local avec Lisa, a pleins d’idées, kiffe l’urbanisme et Marseille. Enfin l’urbanisme à Marseille. Surtout Marseille.

Entre deux phrases sur la Friche, je jette un regard oblique sur ma voisine de canapé, elle somnole. Je sais pas si c’est le pouvoir soporifique des lignes plus haut, ou le fait qu’il est 2h du matin, mais la personne est bel et bien KO technique. Son visage arrive jusqu’à mes deux hippocampes, ils comparent avec les connexions des différents réseaux de neurones qu’ils avaient déjà établies avec la zone visage. Ah bah en fait, c’était Marie-Sarah. En s’offrant un tour d’hippocampe en rab, le réseau neuronal déjà musclé du visage de Marie-Sarah, va en être encore renforcé. En fait, ces neurones bodybuldées vont me permettre de reconnaître le visage de ma pote avec un minimum d’indices. Comme par exemple, si la lubie de dormir avec des caches yeux dans le train lui prenait, je pourrais intervenir. Arf, pas son genre ceci dit. Et si on s’approche d’un peu plus près de mes neurones sous protéines, on y voit le sourire de Marie-Sarah. Bon ok, plutôt une trace moléculaire du sourire de Marie-Sarah, personne n’est dupe. Tout se passe à la jonction entre deux neurones, au niveau des synapses. A cet endroit précis, il va y avoir une multitudes de modifications du physique des deux neurones, ainsi que de leur équipement, qui vont toutes tendre à faciliter le passage de l’influx nerveux « visage de sommeil-girl ». La zone de réception est élargie, plus concentrée en protéines réceptrices, remodelée. En ce sens, nos cerveaux sont plastiques et capables d’ancrer physiquement un réseau de neurones qui traitent d’une information précise. Avec des yeux hyper petits on pourrait voir ces modifications physiques de nos synapses, leurs biceps nervurés en quelque sorte. Le passage du signal nerveux est rendu si facile que je n’ai pas besoin d’être en présence de Marie-Sarah pour la visualiser. Justement, je me souviens que cette après midi de 1er août, on parlait ensemble de Marseille, et plus précisément d’un concept un peu trend qu’est le Vortex. Il s’agirait d’un collectif qui proposent des soirées alternatives à Marseille. On se marrait en imaginant que tout dans Marseille, ramenait forcément à ces soirées. Un peu comme si on était bloqué dans un tourbillon et que tout ramènerai systématiquement au centre: la cuite. Vortex, vortex, vortex.

Dans le cerveau, il existe une zone dans laquelle sont entassées les informations permettant la compréhension du langage: l’aire de Wernicke. Et mes deux hippos, tous deux fans de Noam Chomsky, ne chôment pas. Le but est de saisir la sémantique du mot nouveau. En piochant dans la zone du langage, ils comparent le mot « vortex » à d’autres mots qui lui ressemblent comme « vertex » mais aussi ils le comparent avec des mots d’autres champs lexicaux. L’échange est permanent entre les différentes structures du cerveau, les hippocampes en chefs d’orchestres. Et un mini phénomène de mise en abîme s’installe puisque j’étais moi-même en train d’échanger avec quelqu’un d’autre.

Rah et puis ça a l’air pas mal ces petits bails de soirées. Je dois avouer que vortex moi ça me faisait penser aux histoires d’espace-temps dans les films de Science-fiction, un peu comme dans Interstellar.

Maintenant, sans bouger de Marseille ou d’où vous êtes: pincez-vous la pulpe du doigt. Normalement elle devient pâle puis à nouveau plus foncée. En mobilisant un énormissime back up médical, je peux dire que c’est le sang qui revient vasculariser le bout du doigt. Le rouge du sang vient de l’hémoglobine, et dedans y’a du fer. D’après Discovery Channel, le fer est un élément très stable produit au sein des étoiles dans le ciel. En s’accumulant, ce fer surcharge les étoiles et elles explosent en libérant du fer. Donc on est un peu de la poussière d’étoile. Et notre cerveau, à travers nos souvenirs, c’est un peu de la poussière des visages et de mots.

Cette nuit là, je passe par des phases de sommeil paradoxal pendant lesquelles mes hippocampes se réveillent et galopent pour traiter les derniers moments de la soirée. Lila, Marie-Sarah, Lisa, Agathe tournent. Marseille dans le vortex.


Sources :
  1. - Postulat de Donal Hebb 1949 : « cells that fire together, wire together »
  1. - Eric Kandel et ses travaux sur les bases moléculaires de la mémoire à court et à long terme, prix nobel de médecine en 2000
  1. - Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the anaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path, Bliss et Lomo, 1973
  1. - Pr F. Lalloue à Limoges en 2016





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