légende urbaine

N°1/JUIN 2019 : LA NUIT



ÉDITO / LA NUIT

    Parler de la Nuit, des émulations et des problèmes qu’elle pose en milieu urbain, est une idée qui s’est imposée dès le début de l’aventure de La Zone. Quel meilleur thème pour des premières publications, le mois du solstice d’été, la nuit la plus courte de l’année ? Quel meilleur thème pour évoquer Marseille et les interactions qui s’y nouent, alors même que le monde de la nuit est en pleine recomposition, parfois forcée par un renouvellement urbain décidé à huis clos ?

Pour nous, l’entrée par la Nuit représentait à la fois un intérêt théorique, et l’opportunité de donner à voir une proposition artistique décalée, mais tellement en accord avec ce que nous présentons des mutations sociales d’une génération. Le choix de la première artiste, Charlotte Smidt, a été motivé par son approche presque gratuite, naïve, et immédiate de la nuit. Elle représente sa nuit, ou plutôt leurs nuits, les siennes et celles de ses potes. Elle représente les interstices de la nuit, qui semblent insignifiants, comme au contraire les moments les plus porteurs de sens, qui deviennent nœuds de l’amitié.
Avec C. Smidt, nous avons voulu donner à voir la nuit par le détail, comme contre-proposition à notre premier article, qui présente une nuit plus théorique. A quoi fait-elle appel dans notre imaginaire, et quelles en sont les implications philosophiques, sociologiques, et par suite artistiques ? Voilà comment nous avons abordé la question.

La seconde vague de publication du mois aborde quant à elle la question de la nuit sous l’angle de la construction sensible du discours sur les lieux urbains. Pour cela nous avons choisi, évidemment, les quartiers de la Plaine et du Cours Julien, parce que ce sont les lieux que transpirent les œuvres de C. Smidt, mais aussi parce ce sont les nôtres, ceux de l’équipe de La Zone. Nous voyons des mutations à l’œuvre, et nous voulions les comprendre, ou du moins apporter une manière de le faire. Cette deuxième vague viendra compléter la première en milieu de mois.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone




“L’EXAMEN DE MINUIT”
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Par où commencer pour parler de la nuit, pour tracer les contours de celle qui, indéniablement, a pour propriété de les brouiller ? Puisque La Zone est marseillaise, et que le mysticisme a quelque chose de fascinant, allons entrouvrir la porte du symbolisme : la signification de la Lune, 18ème arcane du tarot marseillais, en dit long sur la manière dont est perçue la nuit, à travers l'un de ses attributs les plus importants.

Copyright des cartes © Camoin et Jodorowsky
Textes de Philippe Camoin © copyright 2000

    La Lune est un arcane inquiétant. Elle annonce la folie, le mensonge, le trouble… et est associée à la féminité. La lecture de cette carte montre combien le moment qu’est la nuit peut être abordé comme un problème. Elle montre aussi combien la nuit modifie la perception que l’on peut avoir des choses, des lieux, des personnes. En particulier lorsqu’on se situe en milieu urbain. Si “l’air de la ville rend libre” pour M. Weber, on pourrait dire que l’air de la nuit, lui aussi, est porteur d’une forme de liberté. Pour Weber ce sont précisément les évolutions du droit, qui peu à peu s’appliquent dans l’enceinte des murs des villes occidentales, qui libèrent les urbains et en font des individus. Mais la nuit, que fait-elle ? Elle renverse, elle inverse, elle annule le droit. 

***
    La nuit est souvent perçue comme un espace de liberté créatrice et d’expression propice aux artistes. Cela se pose comme une évidence, sûrement du fait de la perception qu’en a donné l’art, de la littérature à la musique, de la peinture au théâtre. Elle est le moment d’un passage de croyances, par le rêve ou le cauchemar, qui peuvent faire du sommeil le réceptacle d’une inspiration. Il y a aussi l’absence de lumière du jour qui favorise, aussi bien matériellement que symboliquement, le caché, le secret.
C’est bien la nuit qu’Antigone, contre la loi énoncée par son oncle, enterre son frère. Suspension du droit, nous y revenons. Mais il ne s’agit bien que d’une suspension, puisque le jour met à découvert la transgression nocturne, et dès lors le retour de la norme revient à la charge, plus violent encore.
Ce que nous rappelle cet exemple, comme celui de l’arcane de la Lune, c’est la valeur féminine de la nuit.  A la fois inquiétante, favorisant l’émergence de la folie, c’est aussi Nout, la déesse égyptienne, mère de toute chose. Symboliquement, la nuit est le double absolu, elle est le corps au sein duquel le bien et le mal livrent bataille, jusqu’au retour incessant du jour. On comprend mieux pourquoi elle est si favorable à l’expression artistique: c’est parce qu’elle est intéressante, et qu’elle représente les tensions qui traversent les individus, les pulsions de vie et de mort.

    Comment alors lier ces tensions fondamentales, avec la nuit urbaine et moderne, qui est celle de l’éclairage public, si éloignée de la nuit des temps ?  Écoutant Jacques Dutronc, “Il est cinq heures, Paris s’éveille”, on se fait une idée des attributs que l’imaginaire collectif contemporain confère à la nuit. Elle constitue le moment où les amours interdites se retrouvent et où les créatifs travaillent. Cela peut être lié à la dichotomie entre jour et nuit qui dicte nos vies. Là où le jour est synonyme de travail en open space, et de course à la performance, la nuit est cet espace, intime ou public, de création artistique, de légèreté improductive.
    Si l’image romantique de l'écrivain devant sa machine à écrire ou du peintre devant son chevalet, passant des nuits blanches,  est présente, une forme plus collective l’est également. La nuit, des performances, des pratiques aux marges de l’espace régi par les institutions surgissent, que cela soit sur la scène underground des soirées techno, ou encore lorsque les collectifs de graffeurs exécutent leurs oeuvres, loin des regards de l’autorité. La nuit est donc un moment, et presque même un lieu, parallèle à celui du jour, de renversement des normes.
    Nous pouvons tous alors devenir notre propre artiste, nous fondre dans une masse dansante et créer un nouveau “soi”. Lieu d’affirmation de l’individualité, à travers l’alcool ou autres substances, dans la nuit les timides peuvent s’affirmer, ou les féroces s’adoucir. La nuit est un espace de liberté, qui s’exprime comme déchaînement de passions et frénésie de la fête, mais aussi au contraire comme ralentissement du rythme de la ville, par des moments propices au calme et à l’introspection. Nombreux sont les hommages, dans l’art, à la déambulation nocturne, et à ce qu’elle apporte à l’individu qui se retrouve enfin vraiment seul, plein, entier. C’est par le contraste avec la ville du jour que la ville de la nuit procure cette impression.

  Toutefois, cette vision positive de la nuit ressemble fort à une injonction au plaisir, alors même que le plaisir est peut-être bien la chose de ce monde la moins équitablement partagée. Pouvoir jouir du monde comme cela n’est pas forcément à la portée de tous. D’une part parce qu’il n’y a pas qu’une nuit, mais bien une multiplicité de nuits, fragments éclatés qui, pris selon le point de vue des uns est synonyme de fête, et des autres de nuisances. De même, apprécier les déambulations solitaires et nocturnes, pour le calme qu’elles procurent, est peut être le privilège de quelques uns.




  
  Ah. La nuit ne serait donc pas qu’un moment de formidable créativité et de libération des normes ? Peut-être peut-on supposer alors que, si elle est un moment où certaines normes du jour ne s’appliquent pas, elle ne saurait en être la disparition totale. Une hypothèse : la disparition des normes, du droit, le relâchement du contrôle social, bénéficie précisément à ceux qui n’ont pas besoin de la protection de ce contrôle. Ironie. L’imaginaire collectif a fait de la nuit un symbole de féminité, alors même que les femmes font partie de cette catégorie de population pour qui la nuit est difficile d’accès. Elles sont cependant loin d’être les seules. 

L’histoire de la nuit recoupe l’histoire des discriminations et des inégalités. Si l’on renverse le problème, on peut se dire qu’il y a derrière ces idées un choix de la part des pouvoirs publics. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer la protection des citoyens, même ceux “de seconde zone”, durant le jour, puisqu’il est exigé de tout le monde un travail. Il n’est pas justifiable de ne pas assurer les conditions sécuritaires de l’accès à l’économie et à la consommation. Mais la nuit, point de travail. Qui veut faire la fête en assume les risques. Voilà.
Cependant, la réalité est complexe, et les acteurs de ce jeu très nombreux. Depuis que les minorités raciales ou sexuelles, et marginaux en tout genre, ont été promus au rang de citoyens, qu’il leur a été reconnu le droit de vote, ou de travailler, ils sont également devenus des consommateurs à part entière. Si l’Etat est bien rarement à l’avant garde pour comprendre les mutations sociales, le capitalisme, sous sa forme néolibérale actuelle, l’est tout à fait. Le phénomène de “diurnisation” de la nuit, mis en lumière, si l’on peut dire, par de plus en plus de chercheurs en sciences sociales , peut être compris comme une manière de sécuriser la nuit. Repousser les limites de la nuit, c’est bankable.  



NB Luc Gwiazdzinski utilise ce terme pour désigner le fait que les limites de la nuit, au cours de l’histoire, tendent à être repoussées à des horaires de plus en plus tardifs, et ce notamment en lien avec l’éclairage public et les heures d’ouvertures d’activités commerciale.


    Ce que détruit la diurnisation, la colonisation de la nuit par l’ouverture de plus en plus tardive de Musées, des bibliothèques, des bars branchés et des supermarchés (à La Timone, il y a un Casino ouvert 24/24 7/7), ce ne sont pas seulement les pratiques a-normales et marginales. Elle remet aussi en cause le sommeil. Ce dernier mérite notre entière attention, car il est bien fondamental, et attaqué. Il est l’un de nos besoins naturels dont découle un grand nombre de fondements de notre société, parce qu’il nous rend égaux face à la menace que nous exerçons les uns sur les autres. Les forts dorment aussi : et c’est la nuit que les faibles, ceux qui n’ont pas de leur côté le muscle, rusent. La nuit, Ulysse crève l’œil du cyclope, et Pénélope défait sa tapisserie pour faire attendre ses prétendants. L’égale capacité de nuire qu’implique le sommeil est à la base de l’acceptation du contrat social, car eux aussi en ont besoin. Biologiquement, il est aussi le seul véritable moment de la récupération physique et mentale qui nous permet de faire le tri des informations reçues durant le jour (ce serait la fonction des rêves). Les injonctions à travailler, à sortir et à consommer aussi la nuit sont alors une remise en cause de cette égalité de fait face au sommeil. La nuit, dernier bastion de l’improductivité, est attaquée.

Et dénoncer la diurnisation de la nuit comme processus qui introduit la productivité là où elle n’était pas encore, ça ne signifie pas dire que cela permet à tout le monde de profiter de la sécurisation qui en est le pendant. Mais ça pousse à poser la question : à qui profite le “crime” de la mise à mort de la nuit ? Car opposer le jour et la nuit comme espace du travail et espace du loisir, c’est gommer tout un pan de la réalité, sur lequel la société repose en réalité : le travail de nuit, précaire s’il en est. Tout ce que l’on veut cacher, les activités de nettoyage, la prostitution, l’économie souterraine. Il est cinq heures, Marseille s’éveille, et les fêtards rentrent chez eux. Mais sur leur route, ils ne croisent pas seulement ceux qui quittent leur foyer pour commencer leur journée. Ils croisent aussi la cohorte de ceux qui n’ont pas encore fini leur nuit de labeur et qui bientôt, comme eux, rentreront chez eux. S’ils le peuvent.




Pour aller plus loin :
IAM, “Marseille la nuit”, L’école du Micro d’Argent, ℗ 1998 Côté Obscur, licence exclusive Parlophone / Warner Music France, a Warner Music Group Company https://www.youtube.com/watch?v=4Vyij7k-GTw
Charles Baudelaire, L’Examen de Minuit, Les Fleurs du Mal, 1868
Berguit, Jean-Noël. « L'histoire de l'homme à travers la nuit », VST - Vie sociale et traitements, vol. no 82, no. 2, 2004, pp. 23-28. https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2004-2-page-23.htm
Luc Gwiazdzinski. La nuit, dernière frontière de la ville. Editions de l’Aube, 256 p., 2005, Monde en cours, Jean Viard assisté de Hugues Nancy. halshs-00642968 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00642968/file/La_nuit_derniere_frontiere_de_la_vi.pdf
Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l'esprit. Suivi de "Sociologie des sens", Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, 107 p., trad. J.-L. Vieillard-Baron et F. Joly, préf. P. Simay, ISBN : 978-2-228-90887-0. https://journals.openedition.org/lectures/11348


CHARLOTTE SMIDT : NUITS INTIMES
Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Charlotte Smidt, jeune artiste de la scène Marseillaise, explore le monde de la nuit. Elle recueille des témoignages, elle vole des moments et entre dans l’intimité de personnages qu’elle croise au cours de ses soirées, de fêtes. Ce qui l’intéresse, c’est de saisir des traces, sensibles, de ce que nous sommes quand nous baissons la garde.


Charlotte Smidt, 2018-2019




Mais que fait Charlotte Smidt ?

    C. Smidt n’a pas besoin d’aller chercher ses modèles et ses personnages dans les recoins les plus cachés de la ville : ils l’entourent, ce sont ses ami.e.s, ses compagnons de soirées, qui nous disent tous quelque chose de nous, et du contexte socio-urbain dans lequel évolue la jeunesse aujourd’hui.
A travers des stéréotypes parfois assumés, comme la figure de la cagole, elle cherche à montrer la diversité des façons d’être. Cette catégorie bien marseillaise de la jeunesse l’inspire pour la manière dont elle investit l’espace, s’imposant et se faisant remarquer par son style, comme refus d’une domination symbolique, d’une injonction à la sobriété, à la raison, au minimalisme. Souvent composé de couleurs vives à l’opposé de l’omniprésente sobriété vestimentaire, le style de la cagole représente alors chez C. Smidt un idéal de liberté de moeurs, en osant se montrer, pour elles-mêmes, de jour comme de nuit.

Ses dessins, comme des illustrations grotesques d’un quotidien nocturne grossi à la loupe, captent les moments de pause, de discussions en forme de bilan, qui peuvent survenir dans la fête. Au cœur d’une soirée au rythme effréné, on suspend soudain la danse pour se recentrer sur qui nous sommes...pour mieux l’oublier aussitôt. Du dessin, à la photographie en passant par le format vidéo, l’oeuvre de Charlotte transcende les supports, façonnant le monde qui l’entoure, qu’ils soient paysages urbains ou instants vécus.

Ces oeuvres livrent un récit sensible qui se construit au fil de la narration, et qui donne finalement à voir le lien entre la parole et le réel: ces derniers deviennent de véritables dessins de vie(s).
Les creux, les interstices, les pauses, le calme avant la tempête, sont autant d’instants souvent négligés mais pourtant constitutifs de ce qu’est la fête, et qui offrent un répit dans la violence de la nuit. C. Smidt les transcrit, et les élève ainsi au rang de symboles de la jeunesse.






M.A.P”, 2019


“ Célia et moi”, 2019




Mais qui est Charlotte Smidt ?

    Elle arrive à Marseille dans sa prime jeunesse, après avoir vécu quelques années dans les Caraïbes. Si elle étudie le graphisme à l’EPSAA, à Paris, où elle vit depuis 3 ans, c’est à Marseille qu’elle est le plus attachée (et on ne saurait la contredire), et où se mettent en scène les souvenirs de l’adolescence. C’est cette ville qui l’a vue grandir et se construire, au fil des rencontres, celles de passage comme celles qui durent. L’amitié est en effet pour elle une chose très précieuse, qu’elle cultive avec soin. Elle admire ses amis pour la diversité de leurs manières d’agir, de penser, de raconter leurs histoires, qui font d’eux, peu à peu, ses muses. Son envie de transcrire les moments qu’ils partagent est une source importante de son travail, entre fous rires, banalités, quotidien partagé et disputes éphémères.
Les amitiés se construisent alors, au sein d’un milieu urbain auquel elle veut rendre hommage. Au fil de ses équipées nocturnes, les lieux de la fête quadrillent la ville : le long du Boulevard Baille, autour du Vieux Port, des longues nuits aux Docks des Suds, ou au Cabaret Aléatoire. Parce que c’est l’une des villes les plus étendues de France, et qu’après une heure du matin on ne peut plus bouger qu’à pied, la nuit en ville se déroule au rythme des pas et des rues que l’alcool aide souvent à ne pas sentir passer. Au sein des espaces plus intimes aussi, loin des foules, lors des longues soirées en ne faisant absolument rien d’utile, parce que c’est parfois justement nécessaire, sur les balcons des trois fenêtres. Marseille, pour C. Smidt, est une ville entre nostalgie et redécouverte permanente. Les mêmes lieux, à l’infini, lorsqu’on peut  “redescendre”: la Plaine, le Cours Ju, le Parc Borély ou les Goudes.
En somme, parce que Marseille est ce qu’elle est, et que quand on est jeune et qu’on sort on doit se démerder, mais que c’est aussi ça qu’on cherche, cette ville a fait d’elle la personne qu’elle est aujourd’hui.




Pour voir plus de travaux de C. Smidt : Charlotinaa et son site internet

(C’est Raphaël Royer qui a réalisé et monté cet entretien)



LA PLAINE/LE COURS JULIEN :
LES HEURES SENSIBLES

Un texte écrit à quatre mains par Agathe & Camille Mattei

    Le Cours Julien, la Plaine. Deux lieux emblématiques et chargés de représentations lorsque l’on veut parler de la nuit à Marseille. Géographiquement proches, mais pourtant distincts, comme remplissant des fonctions différentes au sein des flux de circulation de la nuit. Ils ne sont bien sûr pas les seuls : il ne s’agit pas de nier au Camas, à Longchamps/Réformés ou au Vieux Port leur statut de pôle de la vie nocturne. Mais quand il s’est agi de faire un choix, c’est vers eux que nous sommes allés. Nous sommes convaincus que cette ville est le théâtre de profondes mutations – mais peut-être l’a-t-elle toujours été – et que ces dernières sont particulièrement visibles la nuit, là, au croisement des 1er, 5ème et 6ème arrondissements.
Ecrire à leur propos n’est pas simple, en partie parce qu’il est difficile de décrire objectivement un objet que l’on a chargé de signification, de sens, individuellement. Alors il a été décidé que cet article, plus que tout autre, ne pouvait résolument pas être écrit en adoptant un point de vue totalement externe. Ce quartier, c’est celui de la fête, si on n’y habite pas. Une fête un peu particulière, un peu carnavalesque et grotesque, enfin, ça dépend des soirs. En tout cas pour l’instant. C’était comme ça avant le mur de la Plaine, ça l’est toujours sur les graviers des travaux, et le Cours Ju est plus animé que jamais, en ce mois de juin.

Comment décrire le “Cours Ju”, La Plaine ? En regardant les avis laissés sur Trip Advisor, sur le 35ème lieux à voir sur 237 à Marseille, et noté 4 sur 5 étoiles, le Cours Julien apparaît comme un quartier bobo, celui des artistes et des musiciens, lieu de la vie nocturne marseillaise à ne pas rater lors d’un séjour. Le
street art ornant les murs, les petits restos sympathiques rendent dans bien des avis un aspect convivial et font de cet endroit le “quartier branché” de la ville. Mais, plus surprenant, il est aussi considéré comme un quartier faisant office de “village provençal typique” au cœur de la ville. Ce n’est pas le Panier ? Non, et certaines personnes sont bien déçues de ne pas retrouver un “petit plus belle la vie” mais une place, quoique vivante, pleine “d’oiseaux bizarres, d'énergumènes et de dealers”. Car c’est cela aussi qui transparaît, la saleté, l’alcool et “les clodos”. Et ne parlons pas de La Plaine, qui n’est pas répertoriée sur ce site. Un coup d’oeil aux contributions apportées à la cartorgraphie de la Plaine et du Cours Julien sur OpenStreetMap rend d’ailleurs assez bien compte des différences d’intérêts économiques que représentent les deux espaces.



Source : OpenStreetMap France



De même, le rapide relevé de ces commentaires et différents avis montre l’ambivalence profonde de ces quartiers. Considérés par les uns comme lieux de vie et de festivités, la journée en café comme le soir dans les bars, et par les autres comme endroits mal famés grouillant de rats et autres ribambelles de déchets et de fluides corporels en tout genre. Mais alors comment les qualifierait-on, nous les habitués, pratiquant ces lieux quasi quotidiennement ? Ces lieux qui remplissent de multiples fonctions : détente après une dure journée de travail, simple passage, vie quotidienne.

De ce qui transparaît, dans notre vécu et notre perception, ils apparaissent comme effectivement peu sûrs, lorsqu’on est seul, et dont les rues sont les témoins de fins de soirées difficiles, entre odeurs d’urine et de poubelles. Mais surtout, tellement plus que cela. Certes, ces éléments sont réels mais l’ambiance que cet endroit dégage le fait vite oublier. Chaleureux. C’est le mot qui revient le plus dans les discussions qui décrivent l’endroit, une place pour décompresser, rencontrer des gens et se retrouver.
C’est un lieu que l’on porte en nous pour peu qu’on ait pris le temps de l’apprécier pour ce qu’il est, devenant peu à peu un emblème de ce que l’on aime à Marseille, une diversité des profils, allant de bobos à piliers de bars en passant par les étudiants.

Jusqu’ici, peu de distinctions entre Plaine et Cours Julien, on passe d’un bar à l’autre sans vraiment y penser et il y a un va et vient permanent entre les deux endroits, ce ne sont pas des unités closes. Pourtant du mouvement, il y en a aussi beaucoup à l’intérieur de chaque quartier. Les travaux de La Plaine, si clivants, qui ont suscité tant d’oppositions, ont bel et bien eu lieu et changent le paysage de manière radicale. A la place d’un parc pour enfant, un mur.

Et quel symbole que la construction d’un mur... Sur la terrasse du bar le Petit Nice, un vis-à-vis lourd de sens, celui d’une possible gentrification, d’une rénovation qui peut être était nécessaire, mais néanmoins difficile pour les habitants. Et pourtant, cela entraîne également de la créativité, celui des graffitis revendiquant la liberté ou affichant des slogans féministes aux côtés de ceux réclamant “Gaudin démission”.




La Plaine, la nuit. Photo : Lisa Birgand




  
    Les lieux de vie nocturne en ont certes été affectés, mais sont toujours remplis, les habitués viennent toujours, qu’il vente ou qu’il pleuve, se retrouver autour d’un verre, parlant de quotidien, de politique, de philosophie, jouant aux cartes, aux échecs, comme si de rien n’était. Réinvestir, réinventer l’espace: les travaux avancent, le mur s’effrite, des grillages le remplacent, ouvrant une vue sur le sol retourné et sur la progression de ceux-ci. Les trottoirs forment maintenant un labyrinthe, le flux de piétons fait des détours improbables, et là, sur ce chemin, un barbecue sur “la plage” de la Plaine et des habitants qui se retrouvent.




La Plaine, la nuit. Photos : Lisa Birgand



    Bon. L’érection du mur de la Plaine a découlé d’un long processus, qui s’est soudain accéléré et matérialisé en octobre dernier. Cela semble incompréhensible, tant le symbole est violent, laid et imposant. Un mur, mais contre qui, contre quoi ? Veut-on empêcher quelque chose d’entrer, quelque chose de sortir ?
La vocation des pouvoirs publics est, au fondement du système politique, de garantir l’amélioration, ou du moins de maintenir à un niveau satisfaisant, la qualité de la vie de leurs administrés. Certes, mais une fois que l’on a dit cela, se pose la question : de quoi est faite la qualité de vie ? Qu’est-ce que, en fait, le bien commun ? Par quels moyens atteint-on ce bien commun ? Et qui détermine tout cela ?

On peut mettre en place des outils participatifs, en vue d’une requalification qui prenne en compte les usages de ceux qui vivent ou plus simplement pratiquent ces espaces. Ou bien, on peut prioriser une stratégie de “requalification de l’espace public”, assumée comme une “reconquête” et décidée en groupe restreint composé d’experts, et répondant à une stratégie foncière vieille comme les villes, et dont les résultats sont presque toujours catastrophiques.
Il est vrai que l’intégration des logiques de participation citoyenne par un nombre croissant d’institutions locales pose un grand nombre de questions, de leur efficacité réelle (à l’échelle internationale, même l’expérience de Porto Alegre présente un bilan mitigé sur le long terme) au but même de leur mise en place (elles peuvent jouer le rôle de légitimation de grands projets urbains qui seraient de toute façon exécutés, comme en donne fortement l’impression l’opération de médiation menée par l’Etat à la Joliette, dans le périmètre d’Euromed). Mais elles ont cependant le mérite de donner à croire - ou de montrer, pour les plus optimistes - que les dirigeants locaux savent d’où est issue leur souveraineté, et pourquoi (pour qui) ils exercent un mandat. Au moins, on ne peut pas parler de négation de la démocratie.

Se dessine peu à peu ce qui s’est passé place Jean Jaurès.

A la Plaine, les outils de la participation citoyenne n’ont pas été déployés. Dès 2015, la rénovation fait l’objet de crispations entre certains habitants et les pouvoirs publics. La Mairie, la Métropole (dont le contrôle revient à M. Gaudin dans les deux cas, à l’époque) et la préfecture envoient régulièrement la police chasser des “piques niques de résistance” au moyen de gaz lacrimogènes. Trois ans plus tard, on fait surveiller l’abattage des arbres de la place par les CRS. Enfin, on construit le mur. Ces exemples, violents s’il en est, montrent simplement combien les pouvoirs locaux, à Marseille, assument qu’ils ne défendent pas les intérêts de tous leurs administrés, mais bien plutôt, en priorité, ceux  de leur électorat, dont les caractéristiques sociologiques ne correspondent pas vraiment à celles des habitants de la Plaine qui contestaient le projet de la Soleam. D’une manière ou d’une autre, celui-ci aura lieu. En un sens, il est probable que les travaux qui se déroulent sur la place encore aujourd’hui aboutissent à une hausse de sa fréquentation lorsqu’ils seront terminés. Ils provoqueront sans doute une forme d’ouverture à marche forcée de ce quartier, aux touristes et à des Marseillais qui n’ont pas encore l’habitude de s’y rendre. Si les usagers actuels y perdent quelque chose, tant pis, puisque les travaux ne s’adressent pas à eux.

Il demeure une seule petite énigme : une requalification était sans doute nécessaire, ne serait-ce que parce qu’on ne peut évacuer l’agrument de la sécurité et de l’hygiène de la Place. Et pourtant, le Cours Julien présente peu ou prou les mêmes problématiques, de relâchement social à la tombée de la nuit, avec ses hordes de fêtards et d’imbibés. Pourquoi ne subit-il pas le même sort ?
Peut-être qu’on ne rénove pas le Cour Ju parce qu’il a une image d’authenticité, commentaires et notes numériques à l’appui. La reconnaissance de son esprit convivial par les plateformes de recommandation semble l’exempter d’aménagements urbains spécifiques de la part des pouvoirs publics. Par contre, La Plaine, dont l’absence sur ces mêmes plateformes de notations ressemble à un vide géographique dans la constellation des “likes”, semble un élément de plus pour légitimer les rénovations violentes. Les acteurs de la convivialité représentent un intérêt économique moindre. Sauf s’ils plaisent aux touristes.



Pour aller plus loin :
- OpenStreetMap France https://www.openstreetmap.fr/

- Leubolt, Bernhard, Andreas Novy, et Joachim Becker. « L'évolution des modes de participation à Porto Alegre », Revue internationale des sciences sociales, vol. 193-194, no. 3, 2007, pp. 489-504. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2007-3-page-489.htm




LA CHRONIQUE ANACHRONIQUE DE ZAZA:
LA PLAINE


[Zaza a 25 ans, et il a tellement parcouru la Plaine qu’il peut nous y amener les yeux fermés]

    “Ya énormément à dire sur la Plaine, mais déjà je pense qu'il est important de préciser que j'ai toujours vécu à Marseille, la Plaine (et dans son ensemble aussi le Cours Julien qui est pour moi un grand ensemble, je fais pas vraiment de distinction entre les deux) est un quartier que je fréquente autant pour travailler que pour sortir depuis plus de 10 ans.


On peut pas parler du "problème" de la Plaine, à mon sens, sans l'intégrer dans ce qui semble être un projet plus grand, et qui est la rénovation des quartiers dit "populaires" du centre-ville. Le tout à grand renfort de gentrification.
Autant si rue de la République a été un échec cuisant de gentrification, les travaux à Noailles et la Plaine, la mise à mal des deux marchés, de ces deux derniers quartiers et même la zone Longchamps- Reformés ne présage rien de bon pour moi.
Petit à petit j'ai l'impression qu'on voit fleurir un tas de commerces et d'activités destinés à des personnes plus aisées, et que petit à petit ces personnes s'approprient l'espace qui était initialement occupé par les habitants et les usagers moins favorisés. En gros la définition même de la gentrification. On va pas parler du Panier ou du Port mais c'est globalement les mêmes problématiques.

La Plaine donc, est un quartier que j'ai vu évoluer depuis que je suis petit. J'ai l'impression qu'on trouve de moins en moins de petits commerces, d'artisans, d'endroits où le quartier peut se rassembler en tant que quartier. Déjà du fait des travaux qui ont fermé complètement le plus grand endroit de rassemblement du quartier, mais aussi de la violence que renvoie ce mur. C'est pas facile de voir cet endroit où j'ai trainé et passé un temps incalculable réduit a un tas de poussière et de gravas, réduit à un mur parsemé de graffitis...




Photo : Sarah Diep


Est-ce que le prix de ce mur aurait pas servi à rénover quelques bâtiments ? Ou le prix global des travaux en fait. Est-ce que c'est pas plus important d'avoir des maisons où les gens peuvent vivre dans des conditions décentes ? C'était plutôt ça la priorité pour moi.
Je me fais pas d'illusion sur le fait qu'il faut pas attendre que les politiques pensent à ça mais ça n'en reste pas moins triste.

C'est dommage d'avoir viré le marché à la Plaine. "Depuis 1892 se tient l'un des marchés forains les plus populaires de la ville", comme on peut le lire dans un flyer de la RTM... C'est dommage de savoir que juste une partie des commerçants ont été "relogés" sur d'autres marchés... Et quand je dis ça, personnellement, le marché de la Plaine je pense que j'ai dû le faire une fois depuis que je suis gosse, j'ai juste jamais vraiment pensé à faire un tour là-bas car pour moi c'était une de ces choses tellement évidentes que je pensais pas qu'ils le vireraient avant que je passe faire un tour. C'était quelque chose d'acquis, en quelque sorte. La Plaine ne pouvait pas aller sans son marché, sans le mec qui fait la paella, sans les vendeurs qui parlent fort, sans la petite vieille qui vend les citrons et les herbes, sans les étalages de vêtements, sans les stands où tu trouves de tout... Sans les éboueurs qui nettoient musique à fond, sans les gens qui viennent récupérer ce que les commerçants ont laissé sur place, sans cette horreur des sacs plastique qui se coincent dans les arbres, mais qui dans le fond avait aussi son charme (un charme typique de la Plaine) et tout ça autour d'un parc pour enfants à moitié glauque àmoitié cool, où les enfants jouent certaines heures, quand d'autres sont déjà à la bière. Mais dans le fond tout le monde s'entendait bien, tu faisais pas chier ton voisin, il venait pas te faire chier et tout le monde cohabitait, et ça donnait un peu de charme à cette place.





    Mais revenons à notre marché. C'était un marché important pour le quartier, un marché où tu pouvais trouver tout et n'importe quoi à petit prix. Et à la place on va te mettre quoi maintenant ? Des fruits bio et des arnaques pour touristes... Je sais ça a l'air plutôt réac' de dire ça, mais j'ai rien contre le bio, loin de là. J'ai juste des priorités qui sont celles de penser au groupe avant de penser aux individualités. Premièrement, entre nous, je préfère le local non bio plutôt que le bio de l'autre bout du monde, un détail certes, mais pas tant que ça. Déjà tu fais travailler la région mais aussi tu utilises moins d’énergie pour le transport (pour citer que ça).
Mais ce que je trouve important surtout avant de penser au bio ou au local, c'est penser à celles et ceux qui étaient bien contents de trouver des produits peu chers, bio ou pas bio. Le bio tu peux l'acheter ailleurs si c'est ça que tu cherches. Alors que ce rassemblement de bonnes affaires utiles à des habitants et des usagers d'un quartier, eh bien c'est plus difficile à trouver et d'autant plus quand on en rajoute et qu’on vient déloger aussi le marché de Noailles.

Et puis les travaux se répercutent sur le chiffre d'affaire des commerces autour, ça, c'est un fait. Mais c'est aussi un moyen de virer les commerces les plus fragiles. A un moment si ton affaire était pas forcement au top, on te met une bonne grosse dose de travaux et on attend. Si t'as résisté à ça, eh bien tu peux sûrement rester. Sinon on te remplace et en général on met quelque chose en accord avec cette nouvelle place, donc avec un plus grand "standing". Et on recommence, mais avec les habitants, dans le sens où tu te trouves face au même problème. Quand à un moment t'es entouré que de commerces dont les prix sont plus ceux du quartier que tu as connu, que l'immobilier augmente à cause des travaux tu vas avoir du mal à joindre les deux bouts. Et finalement tu vas partir du quartier pour laisser place à quelqu'un qui aura un plus gros compte en banque.

C'est un peu le serpent qui se mord la queue.

Ou alors ya la solution plus radicale, virer les gens ou les commerces sous prétexte de sécurité des immeubles. Dernier exemple en date, l'évacuation de la boulangerie du 61 Jean Jaurès alors qu'il n'y a eu ni passage d'expert ni arrêté de péril... Tu vires une boulangerie de quartier, tu mets 6 personnes au chômage. C’était la boulangerie qui fournissait la farine pour le carnaval en plus, pour moi c'est un symbole fort... Après il faut pas s'étonner que les habitants aient la haine, franchement ils s'attendent à quoi ? La mairie débarque, avec une pseudo consultation plutôt foireuse, qui prend pas en compte l'avis des habitants et usagers, elle commence les travaux, elle te met un mur en plein milieu... Et après, elle se sert d'évènements comme l'écroulement d'immeubles pour virer petit à petit... Et franchement je ne vois pas trop ce qu’on peut faire contre ça. Je dis pas que les manifs, les réunions et tout ce que les gens ont mis en place a servi à rien, mais tu te bas contre qui ? La mairie, les pouvoirs publics et des grosses entreprises de rénovation...
Donc il faut bien se rendre à l'évidence que c'est chaud pour la Plaine. J'attends et j'espère que ça sera pas ce que je pense, mais ça fait un moment que j'ai fait mon deuil de la Plaine, entre nous. Adieu les bancs, adieu la vraie sardinade du premier mai, adieu les longues nuits d'été à siroter de la bière souvent trop chaude, adieu le marché haut en couleurs... C'est aussi dommage d'avoir viré les bancs que tout le monde affectionnait. Ou en tout cas que j'affectionnais. On a tous, en été, trainé sur les bancs parce qu’il faisait trop chaud ou qu'on avait pas envie de payer une bière au bar, et qu'on voulait juste une canette, profiter entre amis. Ça sera surement encore possible, mais j'ai un peu le sentiment qu’en aseptisant tout ça à coup de rénovation, on va avoir un endroit très froid et monotone...

Dans tous les cas il y aura plus cet esprit typique de la Plaine.
C'est aussi dommage de prendre comme argument que ça va améliorer la "sécurité" pour justifier cette rénovation. Je pense pas que la Plaine était un endroit plus dangereux que le Port par exemple. Par contre, c'est sûr que c'est un endroit plus compliqué à surveiller et contrôler pour les pouvoirs publics.
Du coup on rénove, on augmente les prix, on vire quelques commerces pour mettre la pression, on vire le marché populaire et plus ou moins dans le même temps les gens qui vont avec. Petit à petit et de force on change le quartier.”

Zaza.

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