légende urbaine

HORS SERIE N°1 : MARSEILLE FANTASME

EDITO / MARSEILLE FANTASME

 
signé xo

    Mais que se passe-t-il à Marseille ? De « sans nom », rebelle, dangereuse, pauvre, à nouvelle capitale attractive et cool, bien que toujours rebelle, dangereuse et pauvre. Dans le discours, un glissement d’une image négative, sale, à celle de la liberté, des nouveaux possibles, lorsque les autres métropoles françaises souffrent des hausses de loyers, de la gentrification effrénée. Depuis quelques années, on voit indéniablement évoluer l’imaginaire attaché à Marseille. Avec tout ce qui va avec : un plus grand afflux de touristes du côté du port de plaisance, et les requalifications qui en sont autant la cause que la conséquence ; mais aussi une attraction pour de jeunes générations d’artistes, qui viennent ici parce que les loyers sont plus bas qu’ailleurs, mais aussi parce qu’il paraît qu’ici, il fait bon vivre. Là, est la question : qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, on dit partout qu’à Marseille il fait bon vivre, chose que les Marseillais savent et disent depuis longtemps, sans cependant être crus, eu égard des stats de la criminalité (réelle ou fantasmée).

Qu’est-ce qui s’est passé, et qu’est ce qui peut sortir de tout cela ?

Car essayer de comprendre les processus à l’œuvre ici et maintenant, c’est aussi tenter d’entrevoir ce qui peut se passer, ensuite. Est-ce que ce ne serait pas le début d’une gentrification, lente, mais durable, tout simplement ? Ou est-ce que ce n’est qu’une phase ? Est-ce que ces changements concerneront tous les Marseillais ? Et c’est quoi, être un Marseillais ?

En novembre 2019, La Zone propose, en collaboration avec la revue Manifesto XXI et la galerie Voiture 14, un moment de réflexion sur les phénomènes à l’oeuvre à Marseille, tant du point de vue sociologique, urbanistique, qu’artistique. Pour introduire ce week end (1, 2 et 3 novembre), nous proposons de revenir sur ceux qui font la culture marseillaise aujourd’hui.

Bonne lecture ! Les membres de La Zone



Et pour réécouter l’échange entre Jean-Laurent Cassely et Nicolas Mémain, le podcast dispo ici : Talk “Marseille Fantasme”







“Une nuit à Marseille”

Entretien avec Clément Carouge

Clément Carouge est un acteur culturel engagé pour une nuit vivante et apaisée à Marseille. Fondateur du média La Nuit Magazine.

***



    Nous sommes bien loin de la Nuit lorsque je rejoins Clément. Brouhaha ambiant, chemises et lunettes de soleil rythment cette fin de journée. Les verres tintent, les paillettes scintillent. Le niveau sonore augmente doucement.
 





Et Clément commence à me raconter la nuit. Evidemment d’abord celle du magazine, son arrivée à Marseille, sa difficulté à l’aimer telle qu’elle est et puis le coup de foudre, l’agenda et la suite. Mais la vie de noctambule ainsi qu’il me le rappelle, est un héritage récent. Ce n’est qu’en mars 1667 que Colbert présente à Louis XIV l’édit spécifiant le rôle de la police chargée d’"assurer le repos du public et des particuliers, de protéger la ville de ce qui peut causer des désordres ". Cette même année, la police alors en charge de la surveillance de nuit instaure une lanterne à chaque coin de rue. Ces deux changements structurels entraînent un nouvel usage de la nuit, et progressivement une diurnisation de cette dernière.

LA NUIT : UN TEMPS POUR RIEN






    La nuit dont me parle Clément, c’est d’abord celle de la fête et d’une transformation des barrières sociales. C’est cet instant qui ouvre un autre niveau de liberté. La nuit c’est un temps pour rien, les exigences de performance diurnes semblent s’évaporer pour offrir un nouveau terrain de socialisation. Certes l’habitus demeure, mais si « tu te soumets à la nuit » alors le temps devient fluide, il n’est plus une contingence qui ponctue nos obligations. Ne jamais regarder sa montre, fermer les volets en after, sont des moyens de faire durer cet éphémère anarchique. D’après Michel Foucault, « notre culture cherchait un temps de vacance, un envers d’elle-même qui soit pour elle comme un miroir, un moment absolu où le temps s’interrompt, fait cercle et inaugure entre les Hommes des formes de communication que leur langage de tous les jours ne leur permet sans doute pas. »[1] Ce temps suspendu des normes c’est la fête qu’il qualifie de « merveilleuse liberté d’être en folie. ».

    Evidemment, fleurissent des lieux qui reproduisent les normes diurnes : des after-works durant lesquels l’apparence est de mise. La nuit ne s’offre à nous, qu’en acceptant l’altérité dans laquelle elle nous place, celle d’admettre qu’elle n’est pas productive, efficiente, calculée. Néanmoins et ainsi que le précise Clément, il est facile de porter ce discours en tant qu’homme ne faisant face à aucune forme de discrimination apparente.

UNE NUIT MARSEILLAISE

    Durant ses premières années à Marseille, Clément observe une vraie volonté de jeunes de se regrouper en collectif afin de monter des projets culturels ambitieux, mais ils sont contraints de survivre sans le soutien de leurs collectivités, représentant l’antithèse de l’électorat cible. Cet état de fait est à l’origine de la particularité des contours de la fête à Marseille que la Nuit Magazine a permis de valoriser en lui offrant une plateforme de diffusion d’informations, à l’époque inexistante.
 




Les initiatives se sont multipliées, le public s’est réveillé et aujourd’hui plusieurs grosses manifestations peuvent coexister  sur une nuit alors même qu’en 2012 la réussite de deux évènements concomitants était inconcevable. Marseille Capitale Européenne de la Culture a contribué à l’essor de la fête. Mais la nuit est plurielle. Si pour certains elle est synonyme de fête, pour d’autres elle représente le sommeil salvateur ou le travail invisible. Les usages de la nuit changent et Marseille refuse de l’investir. Clément me raconte l’augmentation exponentielle des travailleurs de nuits confrontés à la quasi inexistence de transports en commun. La nuit c’est trois dimensions qui se heurtent : le repos, le festif et le travail et provoquent pléthore de fermetures administratives de bars ou de restaurants qui se retrouvent contraints de prévoir ces semaines de non activité dans leur budget annuel.

DES ETATS GENERAUX DE LA NUIT A MARSEILLE 

    Ce constat du désengagement de la ville et du manque de dialogue a poussé la Nuit Magazine à organiser en 2017 les Etats Généraux de la Nuit à Marseille[2] l’idée est simple : réunir tous les acteurs de la nuit et tenter de faire avancer les choses. Cette initiative innovante à Marseille est déjà institutionnalisée dans de nombreuses villes telles Nantes, Paris ou Lyon. Après 3 jours de conférences et débats, une plateforme de concertation est proposée à la ville de Marseille. Cependant les engagements pris par la ville d’ouvrir les discussions sur la gouvernance de sa nuit ne seront jamais tenus, et bientôt trois ans après elle continue de travailler sans aucune transparence sur une Charte de la Nuit qui ne voit jamais le jour et qui creuse un peu plus le fossé entre une vision institutionnelle et une réalité de terrain.





    Aujourd’hui Clément est « presque passé du côté du repos », mais cela ne l’empêche pas de trouver de nouvelles manières de s’investir dans le territoire. Depuis les Etats Généraux, il n’a « plus seulement l’envie d’animer la nuit mais aussi de la défendre ». Lui qui aime pouvoir se défaire des hiérarchies sociales, le temps d’une nuit. Nous nous quittons, le soleil décline à l’horizon, grandie de ce dialogue diurne, je me dirige tranquillement vers la Plaine afin d’en apprécier les délices noctambules.

Lisa Birgand.


Photographies de Victor Maitre
[1] Entretien avec Michel Foucault dans Foucault contre lui-même, documentaire de François Caillat.
[2]Ouvrir la nuit, un combat de tous les jours”, Frédéric Legrand, Marsactu, 4 mai 2017






“L’action est pensée en fonction du cadre”

Entretien avec l’artiste Julien BourgainJulien Bourgain est un performeur-vidéaste. Avant l’exposition Manifesto XXI x La Zone à Voiture 14,nous avons posé quelques questions à ce chef d’orchestre du champ, visible et imaginaire, fluide mais rythmé.


Tour de chaises

La Zone : Tu viens du Nord et as fait ton premier cycle de Beaux-arts à Tourcoing. Pourquoi as-tu décidé de vivre à Marseille ?

J’ai voulu changer parce que je pense que dans les écoles on se trouve très vite dans le même champ référentiel. Et j’ai souvent l’impression que plus tu t’éloignes, plus ce champ se métamorphose. Je voulais aussi trouver une autre lumière pour la vidéo, changer de paysage. Le Sud c’était pas mal pour ça. Je suis donc descendu pour venir à l'ESSAIX.

Evidemment, il y a aussi la mer, j’ai grandi à Boulogne-sur-Mer et j’ai besoin de la mer. Et il existe également une certaine énergie qu’on ressent dans l’espace public. Quand je marche à Marseille ou à Aix, ce n’est pas du tout la même chose. Le rapport entre les gens quand on marche, la distance, le flux, la manière de traverser la route, tout cela semble différent, et ça c’est un fantasme.

La Zone : Tu performes justement souvent dans l’espace public. Comment le définis-tu ?  Pourquoi cette volonté de performer dans l’espace public ?

“Chaque espace, de chaque ville, de chaque campagne a quelque chose à raconter.”


480. Comment faire de votre vie une belle et grande fête ?

Dans l’espace public il est possible de s’adresser à tous, en même temps c’est un endroit au sein duquel on adopte un certain comportement, où l’on regarde les choses différemment. C’est aussi un espace où il y a déjà énormément de choses à faire et à dire. Chaque espace, de chaque ville, de chaque campagne a quelque chose à raconter. Il y a toujours un truc qui fait que cet espace est différent.

Mais travailler dans l’espace public c’est également une manière de penser l’économie de moyen. C’est faire avec ce que l’on a, ça n’a rien à voir avec le manque d’ambition. J'aime penser à ce qui se passe ailleurs, mais il est important de penser ce qui se passe devant nous.

C’est aussi se dire que l’art est fait pour tous et que pour voir de l’art nous ne sommes pas obligés de nous rendre dans une galerie, qu'il peut être partout. L’espace public est un endroit qui est fait pour tout le monde, doit toucher tout le monde et permet ce rassemblement. Je ne veux pas dire rassemblement politique, mais simplement sortir dehors et être dans la rue c’est déjà aller vers l’autre.

La Zone : Pour toi faut-il que l’art soit connecté au réel ?

Un minimum oui. Cela ne veut pas dire que tu ne peux pas avoir de narration/fiction mais il faut que ce soit connecté au réel car tu t’adresses à des gens qui sont dans le réel.

La Zone : Tu performes souvent avec de nombreuses personnes, pourquoi ce rapport aux autres dans ton travail ?

Dans mon travail je réunis les gens, c’est ce que je sais faire, j’ai envie de continuer.

La performance débute avant qu’elle ne soit officiellement présentée. Cette démarche préalable de rencontrer les habitants, les performeurs, de connecter les gens entre eux, fait partie de la performance.

La Zone : A côté de ta pratique artistique tu es médiateur et tu associes ces deux statuts. En quel sens la médiation est-elle vraiment liée au fait d’être artiste?

Je m’adresse à des gens, je veux raconter quelque chose, si je veux le montrer c’est à quelqu’un. Je ne fais pas de l’art pour moi, si le public/acteur est absent (dans le sens où il ne serait pas pris en compte dans le processus, ou la monstration. On doit toujours s'adresser à quelqu'un d'autre, sinon on se parle à soi) j’estime que ce n’est pas de l’art.

Ma performance à Hypersensibles s’intitulait 480. Comment faire de votre vie une belle et grande fête ? et l’idée était de proposer une réponse sous forme de recette, que l’on puisse appliquer au temps « t » de la performance. Cela m’a permis de montrer différents points de vue et de connecter beaucoup de gens ensemble.

480. Comment faire de votre vie une belle et grande fête ?


Pour moi le public est autant acteur que spectateur, lors de cette performance tout le monde était invité à participer à cette fête collective. Mais le public n’est jamais forcé à venir, à s’engager. Je pense qu’il s’engage déjà en venant voir de l’art.

La Zone : Comment définis-tu le statut de l’artiste, qui est un thème récurrent dans ton travail ?

“Finalement être artiste, dans le geste absolu ça n’a pas d’utilité.” 


Je travaille en partie sur l’ego de l’artiste. Quand je travaillais en duo, on travaillait sur le duo en tant qu’auteur qui signe. On mettait en place des protocoles qui permettaient de ne pas savoir qui avait fait le geste, cette réflexion sur l’ego a commencé là. Et l’idée de réunir des gens pour performer c’était aussi un moyen de s’extraire de mon ego.

Sur le statut de l’artiste j’ai aussi beaucoup travaillé avec ma mère. J’ai créé un personnage et j’ai fait passer ma mère pour une artiste reconnue par la société. Elle faisait vraiment des œuvres, et je parlais de ses œuvres, on a fait des éditions, … Afin que les gens se demandent, « mais qui est Valérie D ? ».

Finalement être artiste c’est aussi vouloir faire quelque chose pour rien. Ok l’art sert à ouvrir des sensibilités. Emmener les gens vers ailleurs, réfléchir sur le monde, etc… Mais dans le geste absolu ça n’a pas d’utilité.

La Zone : Comment définis-tu ton rapport au paysage ? Pourquoi des déambulations ? Cette série d’objets dans des paysages ?


“Au départ c’était un moyen de résister par l’absurde.”



Bain de soleil au pavillon

Au départ c’était un moyen de résister par l’absurde. De faire une action, par exemple balayer la forêt, ou d’aller dans la fontaine du pavillon de Vendôme à Aix, ce lieu d’architecture classique, au sein duquel il est proscrit de marcher sur l’herbe… Une action non violente, non provocante aussi, ce n’est pas une volonté de militer en étant dans l’action violente, c’est davantage faire une action qui inverse, mélange, espace public et espace privé.

Ce qui m’intéresse dans les paysages c’est que visuellement, par exemple la mer, incarne un contraste entre tout ce que cela représente.  La plage et l’imaginaire qu’elle charrie, contraste avec le fait que ce soit la plage de Calais, où j’ai grandi. C’est tout cet aspect historique et social qui m’importe. L’action est pensée en fonction du cadre.

La Zone : Pourquoi emmener l’intime dans l’espace public, ainsi que tu as pu le faire dans ton œuvre Annick, Nathalie, Bernadette et Corinne ?

Je pense que la première chose c’est ce rapport à l’image, au champ. Mon travail est toujours un va et vient entre la vidéo et la performance. Même dans une performance au sein de laquelle il n’y a pas de vidéo, ça parle quand même de vidéo dans le traitement de la lumière, dans le champ, le cadre. Pour moi l’intimité est un cadre, l’espace public en est un autre. Et je trouve cela intéressant d’emmener ce cadre-là dans l’autre.

Et en même temps je ne présente qu’une image de l’intime, ce n’est pas la vérité. C’est important de se dire que ce n’est qu’une image et que c’est ce que la personne a accepté de montrer aussi.

La Zone : C’est intéressant parce que c’est un processus narratif.

C’est un processus narratif certes, mais qui permet de pouvoir penser ici et maintenant. C’est se dire que « tant qu’on ne le voit pas ça n’existe pas », et donc de rendre visible cette autre réalité projette le spectateur dans un global, l’extrait de son statut de sujet.

La Zone : Laisser cette possibilité de l’absurde et de montrer que la vérité est construite c’est ouvrir le cadre de pensée du spectateur ?

C’est aussi surprendre le spectateur avec un autre espace. Ce n’est pas violent, ça ne tourmente pas le spectateur. Mais c’est un cadre, une image qui connecte l’espace privé à l’espace public.

On peut le questionner, mais cela permet de tendre vers l’art total. Ne pas se cloisonner. Cette ambiguïté entre performance et vidéo révèle des choses.


“Une fluidité tout en rythmant.” 



Vous êtes quarante-cinq


La Zone : Comment définirais-tu ta posture ?

Une fluidité tout en cadrant. Mais que je déteste ce mot « cadrer », (cadrer signifie que l'art se passe à l'intérieur d'un périmètre plutôt qu'à l'extérieur) ce serait plutôt une fluidité tout en rythmant. Des étapes, des trucs qui s’allument, qui s’éteignent. Je ne dis pas aux gens là où ils doivent regarder, en tout cas ils ont souvent le choix de pouvoir regarder différentes choses qui ont lieu au même moment. Maintenant on dit souvent que j’ai la posture de chef d’orchestre. Au début je n’aimais pas cet aspect de contrôle, mais c’est aussi quelqu’un qui lie les gens entre eux et donne un rythme. En ce moment, j'aime bien le mot coordinateur.


 https://julienbourgain.fr/

“Cinq poule rose serpent”

Entretien avec les art-istes Dasha et Sasha

On est Dasha et Sasha (pas Sasha et Dasha mais Dasha et Sasha. C'est important pour nous parce qu'on a remarqué que la plupart du temps les gens citent l'homme avant la femme quand ils parlent d'un couple et on n’aime pas ça), on s'est rencontrés aux Beaux-Arts de Perpignan, Dasha est de Moscou et Sasha d'Ariège.
Ensemble, on a créé le mouvement artistique ISME. Dasha est à la base une peintre, Sasha on sait pas, ensemble on touche à tout.
Habituellement on crée des installations dans lesquelles on présente au même titre de nombreuses de nos pièces plastiques, ainsi que des ready-made ou des objets du quotidien.
On refuse totalement de séparer l'art et la vie, et on refuse aussi tout ce qui nous ennuie.






La Zone : Nous sommes intrigué.e.s par Cinq poule rose serpent, votre post Instagram. Pouvez-vous nous en dévoiler un peu plus?

Cinq poule rose serpent c'est un super jeu qu'on a inventé, il y a des dés qu'on a fabriqué avec du bois et on a peint dessus, il faut les prendre avec les mains, les lancer par terre et ensuite on regarde.
A la base c'était une technique pour aider des artistes en manque d'idées, au besoin ils devaient créer des pièces en respectant les décisions des dés. On en a une autre qui donne des idées en fonction des couleurs des chewing-gums qui sortent des distributeurs automatiques.
On pense qu'un coup de dés jamais n'abolira le hasard mais on aime aussi beaucoup les chewing-gums.

La Zone : Pouvez-vous caractériser, ou expliquer votre projet ISME ?

L'isme c'est un mouvement artistique qu'on a créé en 2015. On y trouve entre autres des compositeurs, des plasticiens, des poètes, des vignerons et des djs.
- iste c'est ce qui reste quand on enlève la partie ennuyeuse d'artiste.
Il y a des gens qui sont dans le mouvement ISME mais on leur a jamais dit du coup ils sont pas au courant.


“Nous on s'appelle isme et si un jour les gens parlent d'ismisme c'est vraiment qu'ils sont trop cons.”







Duchamp ne voulait pas que dada devienne un isme à la suite des autres, faudrait donc pas dire dadaïsme mais dada, sauf que tout le monde dit dadaïsme. Nous on s'appelle isme et si un jour les gens parlent d'ismisme c'est vraiment qu'ils sont trop cons.
Dans la construction des mots le suffixe se place à la suite du radical et c'est vrai.
-isme c'est un suffixe et on a déjà parlé de radical dans l'histoire de l'art, mais jamais de suffixe.

La Zone : Votre univers est plein d’humour, d’amour, c’est-à-dire assez doux, tout en étant trash (en tout cas on trouve). Comment vous arrivez à concilier tout ça ?

On concilie tout ça parce qu'on fait complètement l'amalgame entre notre univers artistique, notre production et notre vie, du coup dans nos expositions on parle un peu de tout ce qui nous arrive ou qui nous intéresse, parfois c'est doux et beau et d'autres fois c'est triste ou violent, on a pas envie de se spécialiser sur un sujet ou une technique, ça nous ressemblerait pas.






La Zone : Quelle a été votre histoire avec la scène? Au sein du collectif PailletteS et maintenant de votre côté? Pourquoi la scénographie a-t-elle autant d’importance pour vous?

Notre histoire avec la scène c'est que quand on est arrivés à Marseille, en 2016, on n’a pas trouvé beaucoup d'événements intéressants, la plupart des soirées où on allait ne nous plaisaient même pas du tout.
Alors, avec Léa, Gaëtan et Pierrick, on a commencé à organiser des soirées qui nous ressemblaient un peu plus, on les a appelées ''paillettes''.
L'idée des paillettes c'est de mélanger l'art et la fête grâce à la scénographie ou la performance, c'est ne plus limiter la fête à danser sur de la musique mais en faire quelque chose de plus complet, créatif et vivant.
On a commencé à mixer pour faire les warm up dans nos soirées et puis on a continué. On joue parfois en tant que Dasha et Sasha ou bien dans ''paillettes fait son happening'' avec les autres, dans ce cas là c'est un DJset à 5 agrémenté d'un joyeux bordel.
Avec Antoine et Alex on a aussi fait partie du groupe hardcore ''Provence Évolution Soccer'' et on organise les soirées ABRIBUS, la culture rave, le hardcore et le gabber sont très importants pour nous et nous servent peut être aussi d'exutoire.

La Zone : Est-ce que les soirées queer organisées avec PailletteS, ou tout simplement celles auxquelles vous participez, vous semblent importantes dans le paysage nocturne des villes où vous les avez organisées (Marseille, puis Paris)?

Faut savoir qu'on n’a jamais dit organiser des soirées queer avec paillettes, on organise juste des soirées paillettes. On est conscient que nos événements sont vus comme tels par pas mal de monde et ça nous dérange pas mais on ne l'a jamais revendiqué.
Sinon bien sûr que c'est important, mais plus largement on supporte tout ce qui peut participer à faire évoluer les mentalités et à faire barrage aux réactionnaires.

La Zone : Pourquoi combiner art contemporain, scénographie et pratique musciale ? Est-ce pour vous totalement cohérent ou difficile à faire tenir ensemble ?

Pour nous c'est très cohérent et pas difficile (parfois un peu fatiguant par contre), on s'est jamais dit qu'on aurait telle ou telle activité, ça vient naturellement et on ne se pose pas de question, on fait juste des choses qu'on a envie de faire. Aussi l'art et la musique se marient très bien, quant à la scénographie elle nous est tombée dessus, c'est simplement le moyen le plus efficace pour présenter le travail d'un artiste dans le cadre d'un événement festif.



On fait aussi beaucoup d'autres choses, on aime faire la cuisine, parfois on va à la montagne, on fait des vêtements et des tatouages, on va à des manifestations et on danse beaucoup.

La Zone : Quel est votre rapport à Marseille ? Avez-vous perçu un changement ces derniers temps, au niveau culturel en général ?

Marseille nous a accueillis à bras ouverts et on l'aime très fort.
On savait pas vraiment à quoi s'attendre en venant ici à part qu'il y fait beau et que les loyers sont abordables, on n’était pas du tout conscients qu'on arrivait au moment où tant de choses allaient se passer. On est très heureux de participer à cette aventure et de voir plein de personnes intéressantes nous rejoindre ces dernières années. On se sent comme dans une grande équipe où les gens se soutiennent, s'intéressent aux autres et s'inspirent entre eux. Il faut dire que la ville ne fait rien pour nous aider et bien au contraire, peut être que ça nous pousse encore plus à nous entraider et que ça nous donne l'envie de continuer.

“On espère que cet attrait pour Marseille et les belles choses qui s'y passent vont continuer en respectant son âme et sans l'aseptiser.”


On ressent une certaine liberté quand on vit à Marseille, quelques chose qui nous plaît aussi c'est l'absence de superficialité dans les milieux nocturnes et artistiques, ici, il n'y a personne qui vient à des événements pour se montrer parce qu'il n'y a personne à qui se montrer.
On espère que cet attrait pour Marseille et les belles choses qui s'y passent vont continuer en respectant son âme et sans l'aseptiser.




“Les mythes sont une question de survie”

Entretien avec l’artiste Sarah Korzec

Artiste de type eau et air, Sarah Korzec cherche de nouvelle manière de tisser des cosmogonies pour un réenchantement du monde et de son apocalypse.

La Zone : Tu nous parles de ton signe astrologique ?

Balance, signe d’air, c’est un signe cardinal. C’est plutôt sympa d’être balance, c’est un signe qui va plus chercher l’harmonie, mais qui est capable de mentir pour ça. Et puis on est sympa, on aime bien le Beau, c’est le signe de l’art, c’est très bien d’être balance. Mais je ne suis jamais objective sur les balances, je les présente toujours mieux que les autres…



“Le secret de mamie"
extrait du "Mémoire de Sarah"


La Zone : Tu travailles beaucoup sur la mémoire, tu peux nous parler un peu de ta mémoire familiale?

Mon père est Polonais, il a grandi en Pologne, et mon grand-père est juif polonais, historien, il a écrit un livre qui s’appelle Juifs en Pologne et il a échappé de deux camps de travail. Après les communistes sont arrivés et ils se sont fait virer de la Pologne quand mon père avait 17 ans, parce que mon grand-père et ma grand-mère étaient des intellectuels. Mon père est aujourd’hui toujours apatride. Sur son passeport est marqué qu’il n’a pas le droit de retourner en Pologne, donc on ne m’a jamais amenée en Pologne.

La Zone : Est-ce que ce récit sur la Pologne, ton père t’en a parlé ?

Il ne m’en a pas vraiment parlé, ou alors pas souvent, et à ce sujet j’ai écrit un texte sur comment j’imaginais la Pologne quand j’étais petite. J’ai des souvenirs de moi, comment je me souvenais, à partir de ce qu’on m’avait raconté, de comme je l’imaginais. Pour moi le ciel était rouge là-bas, et tout le monde se baladait en vache, qu’il n’y avait que des jardins… C’est toute la question de si j’allais en Pologne aujourd’hui, comment est-ce que je le vivrais, et comment je me sens aussi Polonaise alors que je n’y suis jamais allée. Je sens que j’ai une sensibilité particulière à l’âme slave. Et en même temps beaucoup de mes amis sont originaires d’Europe de l’est.
Je suis dans une démarche où je crée et reconstruis des récits à partir de différentes sources comme ma mythologie familiale personnelle mais également des histoires collectives de civilisations qui ne me concernent pas directement mais dont je me sens proche ou encore le vécu intime d'autres personnes.

La Zone : Peux-tu nous parler un peu plus de ta démarche, de cette idée de reconstruire une histoire?

Dans l’idée, je pars de ma mémoire personnelle et familiale, mais pour moi ça doit s’étendre à d’autres choses qui relèvent plus de la mémoire collective, parce que la grande Histoire nous a tous touchés d’une manière différente. 

“Pour moi c’est très important qu’on se raconte encore des histoires aujourd’hui, qui peuvent devenir alternatives par rapport à ce qu’on nous raconte“


L’histoire c’est aussi la vision que la société porte, qui est capitaliste, pensée par les Blancs, par les hommes, et la question devient comment aujourd’hui on peut questionner l’histoire en réinjectant de l’imaginaire et en recréant des mythes, au sens des histoires qui convoque "le grand temps", à caractère cosmogonique. Pour moi c’est très important qu’on se raconte encore des histoires aujourd’hui, qui peuvent devenir alternatives par rapport à ce qu’on nous raconte. Et ça vient aussi interagir avec la question du réel.

La Zone : Tu cites souvent Tim Ingold et l’histoire du dragon, en fait c’est exactement ça…

Oui, c’est l’histoire d’un moine qui se dit qu’avant de faire ses vœux, il aimerait bien découvrir le monde. Donc il va voir frère Benoît et il lui demande s’il peut sortir, ce que le frère accepte. Il part, et à peine sorti du monastère, il voit un dragon. Et là il se sent très mal et appelle à l’aide ses amis. Ses copains arrivent, et ne voient pas le dragon ; mais ils acceptent tout à fait qu’il soit là.




"L'herbe n'est pas toujours aussi douce qu'on voudrait le croire",
extrait de l'édition "Quelques histoires de moments coquins au parfum d'un ciel gris"





La Zone : Cela questionne l’idée que la réalité en soi est elle-même déjà une construction. Ton travail n’est-il donc pas une manière d’assumer ce postulat, en se disant qu’à défaut de pouvoir tout déconstruire, autant reconstruire des mythes?

C’est aussi la question de pourquoi continuer de raconter des mythes aujourd’hui, dans une société qui s’effondre. En fait ça devient très important parce que ce sont des questions de survie, de pouvoir encore rêver.
Et d’ailleurs toute notre génération est plutôt attirée par l’ésotérisme, il y a un vrai renouveau, et je pense que ce n’est pas pour rien. On est une génération qui a besoin de réenchanter. Astrologiquement on est censé être une génération qui change le monde.

“C’est aussi la question de pourquoi continuer de raconter des mythes aujourd’hui, dans une société qui s’effondre” 


La Zone : Une notion qui revient souvent dans ton travail, c’est la notion du temps et de la lenteur, de l’attente. Est-ce que tu peux nous en parler ? Pourquoi est-ce important pour toi ?

Je suis justement quelqu’un qui n’est pas du tout patient, et qui déteste attendre. J’ai été forcée parfois d’attendre, et je me suis mise à faire des choses qui mettent beaucoup de temps. C’est devenu quelque chose d’assez méditatif, justement dans des choses assez répétitives, comme une trame, ou la tapisserie.

“D’une manière générale, dans mon travail, là où ça devient important c’est le détail”



”Ils l'avaient bien mérité”


La Zone : Que peux-tu justement nous dire de ton rapport à la tapisserie ? Parce que c’est quand même quelque chose de très symbolique, lié à ces questions de l’attente, de la minutie…

D’une manière générale, dans mon travail, là où ça devient important c’est le détail. Une tapisserie en soi c’est plein de petits détails, plein de petits nœuds.

La Zone : C’est intéressant cette question de nœuds ! Parce que même dans tes dessins on retrouve des nœuds narratifs.

 Oui, mais mon travail, c’est aussi essayer de trouver de nouveaux endroits, et comment les raconter. Revoir les différents espaces de transmission qui pourraient se faire. Par exemple, pour moi l’école, ça ne va pas du tout. Je travaille dans une école, tu assieds les enfants pendant 4 heures et tu leur raconte l’Histoire, ça ne correspond pas ! Et c’est aussi la raison pour laquelle dans mon travail, je n’ai pas du tout envie de m’adresser à plein de personnes en même temps.
Par exemple, j’ai fait un projet avec une famille, que je n’ai même pas rencontrée, et l’idée était leur faire exposer, dans leurs toilettes, tous les jours, un dessin. C’est donc trouver de nouveaux endroits, en dehors de la galerie ou des choses qui sont déjà construites, de réunion.

La Zone : Et pour toi, ça, ça se passe dans l’intime, plus que dans l’institutionnel ?

Je pense que l’'institutionnel ne laisse pas la liberté et la place de réinventer la chose. C’est déjà très fixe. Donc c’est trouver de nouveaux endroits et de nouvelles manières de raconter.

La Zone : Tu as déjà exposé dans la nature, en restitution de la résidence Summercamp, pourquoi ce lieu spécifique?

La question de la nature est inhérente au paysage, et les premières représentations de  paysages sont arrivées au moment du Moyen-Age. C’est intéressant d’analyser notre rapport à la nature selon les paysages qu’on dessine, comment telle époque représente la nature. C’est un endroit très révélateur de la manière dont on vit.

“Si tu penses la nature d’une certaine manière, elle va le devenir un peu”


On pense souvent qu’il n’y a que les règles, qu’il y a des sortes de règles naturelles, mais que les choses ne sont pas poreuses entre l’humain et la nature, ou l’humain et la ville. Alors que ça l’est : si tu penses la nature d’une certaine manière, elle va le devenir un peu. La subjectivité, ce n’est pas seulement l’humain. qu

https://www.instagram.com/sarahkorzec/ i l’a,. c’est aussi le milieu. J’essaie de réfléchir à cette interconnexion.

Mark